Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Faire de la télé autrement avec Trio Orange

Philippe Couture

Des émissions éducatives en confinement pour Télé-Québec jusqu’à un premier projet de fiction atterri sur Netflix, Trio Orange n’a pas chômé en 2020. Les productrices Julie Lavallée et Julia Langlois dévoilent les secrets de la réussite de cette compagnie que la pandémie a propulsée.

Photos : Julia Langlois et Julie Lavallée

À votre avis, qu’y a-t-il dans l’ADN de Trio Orange qui lui a permis de traverser les derniers mois avec autant de brio ?

Julie Lavallée : « C’est vrai qu’on a connu une année 2020 effervescente malgré la pandémie. Je me suis retrouvée à concevoir et à mettre sur pied des émissions quotidiennes éducatives, L’école à la maison et Les suppléants, en même pas 10 jours, en télétravail, dans l’urgence du premier confinement et de la fermeture des écoles. Notre équipe a eu le bonheur de voir M’entends-tu ? être diffusé sur Netflix et toucher un public international. Il y a eu tant d’autres choses. Trio Orange existe depuis plus de 10 ans et s’est démarquée dès ses débuts avec des magazines culturels allumés [NDLR : VOIR Télé et l’Effet Wow, par exemple], mais je pense que c’est aujourd’hui la diversification de nos productions — et la force de notre équipe vraiment décloisonnée — qui font notre identité. On cumule des intérêts multiples et on a tous un grand désir de ludisme et d’intelligence, un goût pour une télé un peu à contrechamp, avec des angles de traitement décalés, de la fraîcheur, des réalisations innovantes. »

Julia Langlois : « Je m’occupe pour ma part surtout du nouveau volet Fictions, et je sens que, grâce à M’entends-tu ?, les diffuseurs nous attendent désormais avec des projets du même genre, plutôt champ gauche, qui osent une narration différente, avec des personnages hors norme, mais criants de vérité. Avec de telles fictions, qui mettent en scène des univers moins souvent ou moins bien représentés à la télé, on a le pouvoir de créer des ponts. Je pense que Trio Orange va garder dans sa ligne de mire l’objectif atteint par l’auteure Florence Longpré et l’équipe de M’entends-tu ? : produire des histoires qui parlent au monde entier et touchent à l’universel tout en étant extrêmement locales et spécifiques. Le Québec a un petit quelque chose de spécial qu’il faut honorer dans nos fictions. »

Aux côtés du président de la boîte, Carlos Soldevilla, vous êtes cinq actionnaires dans un « plan de relève 100 % féminin ». Qu’est-ce à dire ?

Julia Langlois : « Carlos est toujours le capitaine du navire, mais il a eu cette idée très productive de commencer à penser à l’avenir avec une collaboration collective progressive avec cinq d’entre nous. En plus de Julie et moi, Marie-Claude Brunelle, Annie Sirois et Shaney-Kim Carufel sont également devenues actionnaires. On est évidemment très fières de cette composition féminine : les postes de direction en production télévisuelle au Québec étant encore largement dominés par les hommes. Trio Orange fait ainsi plus que sa part pour atteindre une meilleure représentativité féminine dans notre secteur. On a d’ailleurs senti une grande vague de sympathie dans le milieu par rapport à cette nouvelle configuration. L’autre aspect réjouissant, c’est que Trio Orange ait choisi de favoriser des collaboratrices à l’interne. Ce n’est pas si fréquent d’obtenir cette reconnaissance au sein même de la boîte où on a grandi comme productrice. Carlos n’a pas attendu que d’autres voient en nous des talents de gestionnaire pour les reconnaître. Il a aussi résisté à l’appel du recrutement en externe. »

Vos émissions éducatives pour Télé-Québec ont montré que la spontanéité est possible en production télé. Quel est le secret ?

Julie Lavallée : « Il y avait d’abord une conjoncture incroyable, un sentiment d’urgence de notre côté, mais aussi du côté du diffuseur, ce qui a accéléré tout le processus et rendu la collaboration extrêmement fluide et flexible. C’était comme l’appel de la guerre. On avait le sentiment que ces émissions conçues pour remplacer en partie l’école allaient jouer un rôle carrément essentiel. Notre conviction d’avoir un rôle primordial à jouer pour le bien-être de la jeunesse du pays nous a galvanisés et permis d’enchaîner les heures de travail et de faire des miracles. On était dopés par le sentiment que cette mission avait un sens profond, une utilité réelle. Tous ceux qu’on a approchés pour y collaborer ont expérimenté les mêmes émotions et ont embarqué sans hésiter. C’était une grosse dose d’adrénaline de sentir qu’on pouvait autant faire notre part, en pratiquant simplement notre métier. Est-ce qu’on arriverait à reproduire ces conditions dans un autre contexte ? J’ose croire que oui. Avec le recul, je me rends compte que ça a reposé avant tout sur un lien de confiance très puissant entre l’équipe de production et le diffuseur. Quand cette base est solide, tout est possible. »

Les émissions ont semblé plaire et n’ont pas attiré de critiques du milieu scolaire. Comment avez-vous réussi à les éviter ?

Julie Lavallée : « Même en produisant ces émissions en très peu de temps, on avait la responsabilité de beaucoup consulter le milieu et de ne pas négliger la rigueur intellectuelle. On a eu la chance de travailler avec un extraordinaire directeur des contenus pédagogiques, Patrick Charland, qui est professeur de didactique à l’UQAM. De même, derrière les capsules de l’émission Les suppléants, animées par des personnalités, de nombreux enseignants ont été consultés pour s’assurer de la pertinence pédagogique de nos contenus. Je pense que ça nous a assuré une bonne moyenne au bâton. »

M’entends-tu ? est l’une des rares séries québécoises diffusées et coproduites par Netflix. Comment avez-vous vécu l’aventure ?

Julia Langlois : « C’est Netflix qui est venu nous chercher, et pas l’inverse. C’était irréel. Il est rare que nos séries puissent rayonner autant à l’international, profitant d’une diffusion dans 190 pays et dans 30 langues. Pour nous, ça a toutefois confirmé la solidité des structures de production et de diffusion québécoises et canadiennes sur lesquelles on appuie les premières étapes de nos projets, qui assurent des bases solides. C’est seulement après avoir reçu le financement québécois et joui des plateformes de diffusion d’ici que nos séries, enrichies par cet écosystème, peuvent attirer l’attention de gros joueurs internationaux. Autrement dit, sans la SODEC et sans Télé-Québec, M’entends-tu ? n’aurait pas attiré l’attention de Netflix ou d’autres diffuseurs internationaux. Tout commence à l’échelle locale, avec nos partenaires de confiance. »

« Il est toutefois souhaitable, à mon avis, d’inscrire nos projets dans une dynamique internationale dès le début de leur idéation. Le monde a changé. La barrière de la langue n’est plus un problème pour atteindre des publics internationaux. Nous savons que les histoires québécoises ont le potentiel de parler à des Sud-Américains comme à des Norvégiens. Ce marché nous est accessible. N’en doutons plus. Le précédent créé par M’entends-tu ? nous a donné une structure pour rendre ça possible, dans laquelle tout le monde a trouvé son compte. Il faut maintenant répéter et améliorer. »

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Netflix n’a pas chiffré publiquement l’audience de la série. Avez-vous une idée du nombre de visionnements ?

Julia Langlois : « Nous n’avons pas ces données pour l’instant. On a néanmoins ressenti un fort intérêt de la part de spectateurs hispanophones, la plupart semblant provenir d’Amérique latine, qui interagissent sur nos réseaux sociaux. Les médias français ont aussi fait bonne presse à la série. Il faut dire qu’elle avait aussi gagné un prix important au festival Séries Mania. Ça a contribué à un rayonnement assez conséquent dans le monde francophone. »

Netflix est coproducteur de la saison 2 et de la future saison 3. Concrètement, qu’est-ce que ça change pour vous ?

Julia Langlois : « Il ne faut pas imaginer que la série quintuple son budget d’un seul coup. L’apport de Netflix respecte l’ordre de proportion d’un projet télévisuel de cette taille. L’investissement constitue un complément nous permettant de bonifier la structure de production et de pousser la série un peu plus loin, sans la dénaturer, en restant dans la même esthétique et le même état d’esprit. Comme exemple concret de ce que ça a permis, je pourrais nommer la trame sonore de la saison 3, qui sera de haute tenue. Les droits musicaux, c’est cher. Les gens ignorent à quel point ! »

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En 2021, en plus de mener à bien des émissions quotidiennes, comme le talk-show La Tour et le magazine jeunesse Cochon Dingue, Trio Orange prépare un projet de fiction avec Philippe Falardeau, Nomades, et une émission de variétés. Comment tu t’appelles ? sera animée par Stéphane Bellavance et diffusée sur ICI TÉLÉ au printemps 2021.


PUBLIÉ LE 28/01/2021


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