Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Tout le monde en parle a fait son temps

Steve Proulx

La démission médiatisée de Dany Turcotte en tant que «fou du roi» nous fournit l’occasion de nous pencher sur l’avenir du talk-show dominical de Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada

Après 16 saisons, TLMEP rejoint encore autour d’un million de fidèles chaque semaine, mais force est de constater que les belles années de la «grand-messe du dimanche» sont derrière elle.

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 7 mars. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Le récent passage de Dany Turcotte sur le plateau de TLMEP pour venir expliquer les raisons de sa démission, fin février, a permis à la production de revenir sur ses meilleurs moments par le biais d’un court montage d’extraits d’émissions passées.

J’ai été surpris par deux choses:

  • Tout le monde vieillit.
  • Ciel, qu’il y avait de l’action sur ce plateau, jadis!

Un incontournable

Quand l’émission est débarquée sur nos ondes, tous les chroniqueurs télé veillaient jusqu’à tard les dimanches soir pour livrer leur compte-rendu pour le journal du lendemain. Le lundi, autour de la machine à café, c’était: «As-tu regardé Tout le monde en parle hier?»

Une semaine, Pauline Marois pouvait se retrouver à écouter les élucubrations de Raël, pendant que le caricaturiste Serge Chapleau, assis à côté, n’en revenait juste pas. Une autre, Claude Legault se faisait hypnotiser par Messmer. Il n’y a que sur le plateau de TLMEP qu’on pouvait retrouver à la fois la chroniqueuse politique Chantal Hébert, le duo d’humoristes Dominic et Martin et Alice Cooper.

C’est simple, dans les premières années de TLMEP, on ne savait jamais à quoi s’attendre, quelle bombe allait être lâchée, quel invité allait pédaler dans le beurre, qui allait recevoir «la question qui tue».

C’était drôle, irrévérencieux, baveux, parfois touchant, souvent étonnant. J’ai adoré ces premières années.

Mais tout le monde vieillit.

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Un concept javellisé

TLMEP a fait l’objet de critiques depuis pratiquement le jour 1.

Bien sûr, avec un titre pareil, il faut s’attendre à ce que «tout le monde» ne se sente pas interpellé par le choix des sujets dont on parlera.

Et «tout le monde» a d’ailleurs déposé ses injonctions au fil du temps: trop d’humoristes, pas assez d’auteurs; trop de vedettes de la télé, pas assez de théâtre; trop de complaisance envers les politiciens, pas assez de «vraies» questions; trop de variétés, pas assez d’affaires publiques.

On s’est aussi vite rendu compte que le mordant d’un Laurent Baffie, le fou du roi dans la version originale de l’émission créée par Thierry Ardisson, ne ferait pas de vieux os au Québec. Ici, on n’aime pas ça, la chicane.

Dany Turcotte s’est d’ailleurs assagi avec les années, se contentant de ponctuer les entrevues de Guy A. de quelques points d’exclamation, ici et là. Sa principale marque de commerce — les «petites cartes» — a été abandonnée au début de l’actuelle saison.

De façon générale, la société aussi a changé. Les blagues piquantes ne sont plus tolérées. Tout le monde doit être gentil avec tout le monde, désormais.

Les têtes de Turc ne sont plus invitées, l’émission est devenue la plate-forme de toutes les causes sociales, un véhicule pour les artistes qui ont quelque chose à «ploguer» et un moyen pour les politiciens de paraître sympathiques.

En bref, depuis quelques années, Tout le monde en parle ne surprend plus.

La pandémie qui change tout

Qui plus est, en raison de la pandémie, l’émission est enregistrée sans public depuis les derniers mois. Bonjour, l’ambiance. Elle est aussi en direct. Un autre accroc au concept original: avec un talk-show préenregistré et monté par la suite, on pouvait rapidement émonder les petites longueurs. À son premier passage (jamais diffusé), Pierre Lapointe en avait d’ailleurs fait les frais.

J’ignore si Radio-Canada verse encore des redevances à Thierry Ardisson pour l’utilisation de son concept. Cela dit, hormis le titre et la table, il n’y a plus grand-chose de comparable entre le Tout le monde en parle du Québec d’aujourd’hui et sa version originale.

Je me risque encore, certains dimanches, à m’y arrêter. Je reste rarement jusqu’à la fin. Je décroche.

Tout le monde en parle a «sauté le requin»

Aux États-Unis, l’expression jump the shark (sauter le requin) exprime le moment où une production télé atteint un sommet, après quoi elle ne fera que décliner.

L’expression vient d’un épisode de la sitcom Happy Days, alors que le personnage de Fonzie sautait par-dessus un requin en ski nautique. À regarder ici:

Avec le départ de Dany Turcotte, je pense que TLMEP a sauté le requin. Cette émission n’est plus ce qu’elle a été et ne deviendra jamais meilleure que ce qu’elle a déjà été.

J’ai hâte que les gens à Radio-Canada se mettent à imaginer de nouvelles propositions pour combler nos dimanches soir.

Tout le monde en parle a fait son temps, il faut commencer à en parler.


PUBLIÉ LE 10/03/2021


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