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J’ai vu une pièce de théâtre en ligne

Publié le 26/09/2020 | par Steve Proulx

L’autre jour, Ghyslain, mon beau-père, m’invite au théâtre. Ça faisait un bail. Avant la pandémie, lui et moi avions l’habitude de fréquenter les théâtres de la ville au moins une fois par mois.

théâtre en ligne
Emmanuel Schwartz, seul sur scène et en direct sur le Web dans la pièce « Zébrina, une pièce à conviction », au TNM.

Il m’invite à voir Emmanuel Schwartz au TNM dans la pièce « Zebrina, une pièce à conviction », mise en scène par François Girard. 

Une pièce qui lance la saison « pandémique » du TNM. Anecdote intéressante : la première représentation de cette œuvre de l’Américan Glen Berger, en 2001, avait été repoussée en raison des attentats du 11 septembre à New York. Ce qui a fait dire au metteur en scène François Girard : « Il y a comme un karma autour de ce texte, qui est une sorte de karma de réouverture, d’allumage… »

Bref, Ghyslain m’invite au théâtre. « J’ai acheté des billets pour assister à la diffusion sur le Web. »

Ah bon ? « Voilà une chose à essayer », me suis-je dit.

Mercredi dernier, je me suis donc habillé en mou avant d’aller m’enfermer dans le bureau de mon beau-père devant l’écran de son iMac. On allait enfin retrouver le plaisir de l’art vivant.

Sans le vivant.

Éteindre la sentinelle

En attendant le début de la représentation, une caméra fixe est braquée sur la scène vide. Une sentinelle est allumée.

J’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’une tradition pour éloigner les fantômes lorsque le théâtre est désert. Les gens de théâtre aiment les traditions.

Dans la salle, des spectateurs commencent à affluer. Ils sont éparpillés, distanciation sociale oblige.

Puis, la voix de la directrice du TNM, Lorraine Pintal, nous rappelle que « tous ces mois de confinement nous ont fait prendre conscience à quel point l’art vivant est essentiel à nos vies ». 

Mon beau-père et moi échangeons un regard. Rien à rajouter. Les gens de théâtre aiment ce genre de déclarations.

D’accord, « l’art vivant est essentiel à nos vies ». Poursuivons…

Mme Pintal poursuit justement dans un registre plus terre-à-terre en nous demandant d’éteindre nos cellulaires. J’en profite pour jeter un œil à mon fil Facebook.

Enfin, la pièce commence. Emmanuel Schwartz entre en scène. Il éteint la sentinelle. C’est parti.

Je me passe vite la réflexion : « Ouin, c’est petit. »

Avec la caméra plantée au fond de la salle, et l’écran de l’ordinateur qui n’est pas de taille panoramique, on a l’impression d’avoir acheté des billets pas chers pour un show au Stade olympique.

Je résume la pièce. Schwartz incarne un morne bibliothécaire hollandais (avec l’accent pour que l’on comprenne bien) qui trouve un livre rapporté avec un retard de 113 ans. Obsédé par ce mystérieux livre, l’homme se lance dans une enquête internationale pour traquer l’emprunteur retardataire. Sa quête deviendra existentielle et le plongera dans le mythe du Juif errant, qu’il n’arrivera jamais à élucider.

L’histoire est bourrée d’anecdotes, de sauts dans le temps, de réflexions intelligentes et de petites perles comme celle-ci : « La vie est comme la 9e de Beethoven, sauf qu’au lieu de culminer avec un chœur de cent personnes, elle se termine par le couinement d’un jouet pour chien. »

Bref, une pièce à mon goût.

Mais le théâtre sur le Web, est-ce pire qu’on l’imagine ?

Bien entendu, l’expérience virtuelle du théâtre n’a rien à voir avec l’expérience réelle du théâtre.

Une chose se passe lorsqu’on s’enferme dans une salle de théâtre : on laisse au vestiaire une partie du contrôle que nous avons généralement sur nos vies.

Pendant la durée de la représentation, on accepte d’éteindre nos cellulaires, de garder le silence, de laisser de côté toutes les distractions.

En fin de compte, on accepte d’être pris en otage par les artistes, le temps d’une œuvre. Et à l’instar des victimes souffrant du syndrome de Stockholm, on en redemande.

Le théâtre en ligne évacue cette dimension pourtant cruciale.

J’ai regardé jouer Emmanuel Schwartz avec un bol de croustilles sur les genoux. Et je n’ai pas hésité à prendre mon iPhone pendant sa prestation afin de « googler » : « Dans quel film je l’ai vu, déjà, Emmanuel Schwartz ? » Et à la fin de la représentation, mon beau-père et moi on a applaudi dans nos têtes.

En fait, en se faisant virtuel, le théâtre perd beaucoup de sa grandeur. Il devient une petite affaire. Un non-événement.

La pièce était bonne. Le contexte ne lui a pas rendu justice.

Y a-t-il un avenir pour le théâtre en ligne ?

Après le spectacle, Ghyslain et moi on s’entendait pour dire que le théâtre en ligne ne remplacera pas de sitôt le théâtre « en vrai ». « Le théâtre, s’est plu à dire mon beau-père, c’est l’art de témoigner humainement de l’humain. »

Mais après la pandémie, y aura-t-il encore un intérêt à diffuser des pièces sur le Web ?

Peut-être. Mais ce ne sera certainement pas un moyen d’initier de nouveaux amoureux du théâtre. En revanche, j’entrevois un segment de marché à qui la diffusion en ligne pourrait convenir : les aînés, les personnes à mobilité réduite et le public hors des grands centres.

Je verrais bien, par exemple, des CHSLD diffuser des pièces sur grand écran le samedi dans la salle commune. Ou des retraités exilés aux Îles-de-la-Madeleine qui auraient envie de se payer une soirée au théâtre sans avoir à mettre les pieds à Montréal.

« C’est aussi une façon d’entendre de nouveaux textes », souligne mon beau-père. En effet. Le théâtre est encore un espace où l’art du récit explore de nouvelles avenues. 

Ce n’est certainement pas dans les films prévisibles de Netflix ou dans nos téléromans à recettes qu’on teste de nouvelles façons de raconter les histoires. C’est au théâtre que ça se passe. 

Aussi, avoir un moyen accessible d’entendre ces textes, peut-être par le biais d’une plate-forme en ligne un peu plus évoluée, il me semble que ce serait un autre rôle que pourrait jouer le théâtre en ligne…


Steve Proulx
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