Les écrans

Du temps d’écran bien investi

L’histoire d’amour des écrivains et des réseaux sociaux

Philippe Couture

Être écrivain n’a plus rien d’un métier solitaire. Les réseaux sociaux servent autant de canal de promotion que d’espace de création. Voici quelques exemples féconds.

Photo : Adobe Stock

Ceux qui suivent Simon Boulerice sur Facebook savent à quel point les échanges avec sa communauté nourrissent son écriture. Contrairement à des auteurs comme Michel Tremblay, qui font lire leurs manuscrits finaux à une petite communauté de lecteurs, Boulerice est de ceux qui sollicitent les fans en plein cœur de l’écriture, utilisant Facebook pour poser des questions, recueillir des anecdotes et des histoires, acquérir rapidement un savoir précis ou même mener des sondages.

« Parfois, ça reste anecdotique ou ça demeure dans le spectre des questions factuelles et des infos à valider auprès de gens expérimentés dans un champ ou un autre, dit-il. Dans d’autres cas, ça enclenche des échanges profonds. »

Récemment, en plein cœur de l’écriture d’une série télé, il indique à sa communauté qu’il souhaite rencontrer des bénéficiaires de l’aide sociale — histoire de s’inspirer du réel pour scénariser le parcours de vie de l’un de ses personnages. Le résultat fut inespéré.

« J’ai conversé pendant des heures avec une personne très généreuse et tout à fait bouleversante, raconte-t-il. Ça a été tellement inspirant que, même si j’ai romancé et transformé, je me suis permis de vampiriser beaucoup son histoire, avec son accord. Les gens sont souvent heureux et flattés de reconnaître une trace d’eux-mêmes dans une œuvre. Alors je n’hésite plus. Ça m’a donné du matériel incroyable, très réel, très puissant. Ça permet d’allier mon vécu et ma vision du monde à ceux des autres. C’est d’une grande richesse. »

Tous les genres littéraires sur les réseaux

Il n’est pas le seul à procéder ainsi. Les auteurs de théâtre sont sans doute ceux qui recourent le plus à ce procédé. Mais également les bédéistes, comme l’autrice Boum, qui n’hésite pas à mettre en scène ses conversations avec ses lecteurs. Dans certains cas, les échanges se font après la publication et peuvent influencer les livres suivants.

L’écrivain Jean-Philippe Baril-Guérard confie avoir entamé une longue conversation avec une lectrice qui accusait son roman Royal d’être imprégné de culture du viol. « La conversation a porté sur ma responsabilité en tant qu’auteur et ça s’est avéré passionnant. »

Dans d’autres cas, les fans sont carrément invités à faire des suggestions à l’auteur pouvant influencer les intrigues.

« On voit beaucoup ça en science-fiction et en fantasy, précise le professeur de littérature René Audet, de l’Université Laval. Les auteurs s’abreuvent à des pistes, à des idées fournies par leurs immenses communautés de fans, mais on n’est pas très loin de la récupération illicite d’idées d’autrui — le rapport de pouvoir est très inégalitaire. Idem avec les scénaristes de plusieurs séries télé qui plongent dans les forums de fans pour voir comment certaines décisions sont reçues et pour récupérer des filons qu’ils perçoivent comme rentables ou sensibles. On est davantage là dans la “culture de la convergence”, telle que l’a définie Henry Jenkins. »


Des initiatives de littérature numérique

Il y a belle lurette que nous n’avons plus entendu le mot « twittérature ». Ce qui ne veut pas dire que les auteurs ont renoncé à tester des formes d’écriture directement sur les réseaux sociaux, en solo ou en collectif.

Le confinement a par exemple fait naître le projet La BD à relais, à travers lequel un groupe de bédéistes et illustrateurs québécois créent directement sur les réseaux sociaux une bande dessinée complètement improvisée.

Chaque année pendant les Journées de la culture se crée sur Twitter pendant l’initiative Particules – Correspondances inattendues un « flux littéraire et visuel » construit par écriture en direct. À cet égard, le meilleur est probablement encore à venir : on connaît encore peu d’écrivains qui ont vraiment réussi à produire une œuvre entière par le biais d’un processus interactif sur les réseaux sociaux, même si des tentatives sont régulièrement initiées.

À Québec, on voit de temps en temps ce genre de projets menés sous la gouverne des Productions Rhizome, un organisme qui s’intéresse à toutes formes de « performativité » de la littérature. « Je me souviens d’un atelier de traduction littéraire sur les réseaux sociaux qui avait bien fonctionné en 2016, dit son directeur Simon Dumas. C’était autour d’une œuvre de Jean Désy, avec des traducteurs de plusieurs langues, jusqu’au croate et au wendat. Mais chaque fois qu’on tente ce genre de concept, c’est de l’essai et erreur. Personne n’a encore trouvé la vraie bonne formule. »

Pour être vu par les gens qui comptent

Au-delà de la promo et du dialogue avec les lecteurs, la vraie révolution ces dernières années est du côté des jeunes auteurs inconnus qui accèdent aux maisons d’édition par le biais de leur énergique présence en ligne.

« On assiste à un phénomène de changement du circuit de validation. Pour exister et être reconnus par les institutions littéraires, de nombreux auteurs et illustrateurs se font d’abord voir sur les réseaux sociaux », analyse Simon Dumas.

Des exemples? Dumas cite le travail de la romancière et poétesse Maude Veilleux, qui déploie sur Instagram une série d’autoportraits avec lesquels son œuvre littéraire entre en résonance et qui ont jalonné son parcours vers la littérature et la reconnaissance de ses pairs.

Même chose pour Vanessa Bell, également connue comme journaliste culturelle, qui a eu un parcours similaire et attiré l’attention des éditeurs par une double visibilité, à la fois sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels.

« La bonne nouvelle, selon Simon Dumas, c’est que ces auteurs nés sur l’internet arrivent aussi à faire naître de nouvelles communautés de lecteurs. Ils sont lus par des gens qui n’auraient pas naturellement rencontré leurs œuvres à la bibliothèque, qui font leurs découvertes littéraires directement sur les réseaux sociaux plutôt qu’au détour d’un rayon de librairie ou dans les pages littéraires d’un quotidien. »

Il y a donc de bonnes raisons de se réjouir. Même à une époque où les réseaux sociaux sont considérés de plus en plus toxiques et polarisés, les écrivains continuent d’y faire vivre un peu de beauté… et de s’y réinventer.

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PUBLIÉ LE 03/05/2021


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