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Décryptage : le silence de Justin Trudeau

Publié le 09/06/2020 | par Marie-Eve Shaffer

Le premier ministre Justin Trudeau a gardé le silence pendant 21 secondes la semaine dernière à la suite d’une question d’un journaliste sur les agissements du président Donald Trump à l’égard des manifestants, qui fulminaient contre le racisme systémique dans les rues des grandes villes américaines dans les jours qui ont suivi la mort de Georges Floyd.


« Que pensez-vous [de ce qui se passe aux États-Unis] et si vous ne voulez pas commenter, quel message pensez-vous que vous transmettez ? », s’est enquis le journaliste de la CBC, Tom Parry.

M. Trudeau a baissé le regard, puis il a fixé la caméra. Il s’est mordillé la lèvre, en gardant les yeux sur l’objectif. Il s’est préparé à répondre, il a soupiré et il s’est lancé. « Nous regardons tous avec horreur et consternation ce qui se passe aux États-Unis », commence-t-il. Tout cela en 21 secondes. Une éternité pour notre époque marquée par l’instantanéité. 

Le premier ministre avait déjà parlé de racisme systémique et de discrimination dans son annonce du jour, en précisant que le Canada est aussi rongé par ces maux. Le journaliste de TVA, Raymond Filion, lui a demandé en premier ce qu’il pensait de l’utilisation de gaz lacrymogène et du recours à l’armée par les États-Unis pour contrôler les manifestants. La réponse a été polie. La question de Tom Parry a été plus directe.

Un silence planifié ?

Cette réponse non verbale était-elle préméditée ? Les avis divergent à ce sujet. L’expert en relations publiques et en gestion de crise, Steve Flanagan, avance pour sa part que le premier ministre n’a pas calculé son coup.

« 21 secondes, ça ne se prépare pas, dit-il. C’était clair que cette question [sur la crise raciale aux États-Unis] allait être posée. Probablement que la réponse qu’il avait préparée ne correspondait pas à la question, du moins pas à la manière dont elle a été posée. Ça l’a amené à réfléchir un peu plus. »

Steve Flanagan souligne que Justin Trudeau, qui est dans l’objectif des caméras depuis sa naissance, est un expert en relations publiques. Il savait très bien ce qu’il faisait en ne poussant aucun mot pendant 21 secondes.

Même s’il s’est abstenu de parler, M. Trudeau a malgré tout transmis un message, d’après M. Flanagan. « Cette réponse a fait le tour du monde, mentionne-t-il. Je pense qu’elle a été interprétée comme ce que pense pas mal tout le monde du leadership de Donald Trump… »

« Il ne faut pas oublier que la plus longue frontière du monde est fermée entre le Canada et les États-Unis, ajoute-t-il. Il y aura encore beaucoup de discussions. Chacun voudra imposer des conditions à la réouverture. M. Trudeau doit être extrêmement prudent dans ses propos, [sinon] on pourrait en subir les conséquences. Dans ce sens-là, sa réponse a été très habile. Elle a eu son effet, sans donner une raison au président américain de péter sa coche. »



Des précédents

Le silence n’est pas étranger aux politiciens. En dehors des traditionnelles minutes de silence tenues pour rendre hommage aux personnes disparues, l’absence de parole a marqué bien des discours ou des sorties publiques.

Le président français Emmanuel Macron a régulièrement recours au silence dans ses allocutions pour faire comprendre à son auditoire la gravité d’une situation, susciter la curiosité ou simplement pour reprendre son souffle, d’après une analyse rédigée en 2018 et 2019 par Fabiola Casagrande, de l’Université de Toulon.

Un silence de 45 secondes a été observé par le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou lors d’un discours tenu en 2015 devant l’assemblée générale des Nations unies. En se taisant, le politicien voulait dénoncer l’inertie de la communauté internationale à l’égard de l’Iran, qui menaçait de détruire son pays, selon lui. Encore là, la séquence vidéo a fait le tour du monde.

Enfin, il y a le silence de Gérald Tremblay. Celui qui était alors le chef de l’Union des citoyens et citoyennes de l’île de Montréal n’a pas soufflé un mot pendant 16 secondes lors d’un débat électoral qui l’opposait, en 2001, au maire de Montréal sortant, Pierre Bourque. Ce dernier l’accusait « de faire du verbiage ». Le mutisme de M. Tremblay donnait l’impression qu’il manquait d’arguments, bien que son intention était de démontrer qu’il pesait chacun de ses mots. Il a perdu la joute oratoire, mais il a remporté la mairie de Montréal le mois suivant.

Comme quoi un silence peut être interprété de bien des façons !


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Marie-Eve Shaffer
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