Les écrans

Du temps d’écran bien investi

État des lieux des séries québécoises à l’étranger

Philippe Couture

Les séries québécoises n’ont certes pas encore connu un mégasuccès mondial : pas encore de Casa de Papel québécoise suivie avec assiduité par le monde entier. Mais nos séries, souvent de grande qualité avec des budgets restreints, font tout de même leur petit bout de chemin sur la planète. État des lieux.

Photo : La distribution de l’adaptation française de la série Fugueuse | TF1

Dans une ère où les séries en langues étrangères sous-titrées ne freinent plus les ardeurs des téléspectateurs du monde entier, on se prend à rêver que le prochain succès d’ICI TOU.TV connaisse le destin international de Game of Thrones, ou que la prochaine production grand public de Quebecor Contenu brille autant que les séries espagnoles de Netflix.

Mais, même si ce rayonnement spectaculaire d’une série phare se fait encore attendre, les séries québécoises se font bel et bien une place au soleil. « Elles sont même sur le radar depuis plusieurs années, et se taillent une réputation de choix », dit Nicola Merola, président des Productions Pixcom. L’un de ses plus récents faits d’armes est d’avoir produit la série La Faille avec des partenaires internationaux, qui ont permis, en plus du succès indéniable sur TVA, d’en faire une série regardée en France par les téléspectateurs de 13ième rue, et est aujourd’hui disponible en vidéo à la demande sur CANAL VOD.

Et ce n’est probablement qu’un début. « Souvent, au Québec, on médiatise beaucoup les succès qu’on obtient en France ou dans les pays francophones, parce qu’on a l’impression que c’est notre marché naturel, analyse Nicola Merola. Mais c’est faux. Selon la série — ses thèmes et sa narration —, de nombreux marchés s’offrent à nous. Dans le cas de La Faille, on avait un scénario solide, ancré dans le genre policier, tout en cultivant sa singularité, et une photographie séduisante en plein cœur de l’hiver québécois aux abords du mur de Fermont. Ça avait tout pour plaire à la France, certes, mais aussi aux pays nordiques et au monde anglo-saxon. Il y a encore rarement un succès international spectaculaire sur une seule grosse plateforme, mais quand on additionne les petits succès connus ici et là sur différents marchés et dans différents contextes, on se rend compte que la série québécoise tire son épingle du jeu. »

« On a les yeux rivés sur les séries québécoises depuis longtemps », assure Frédéric Lavigne, directeur artistique du festival Séries Mania, à Lille. « Chez nous, les séries Apparences et Minuit, le soir avaient fait grand effet il y a quelques années. On aime aussi beaucoup les formats courts québécois, comme Fourchette ou Germain s’éteint. Il y a dix ans, quand la France était encore très en retard par rapport au monde anglo-saxon en matière de narrativité et de scénarisation des séries, c’est vers le Québec qu’on se tournait pour trouver quelque chose qui s’en rapprochait en français. Les séries québécoises nous sont culturellement accessibles grâce à la langue et grâce à une vision psychologique des personnages qui est plus proche de celle de la France, sans excès de mécanique hollywoodienne. Mais, en revanche, elles ont longtemps été plus travaillées, plus soignées et plus rythmées que les séries françaises, fabriquées avec un savoir-faire à l’américaine avec peu de budget. Ça force l’admiration, même si ces séries n’atteignent pas le niveau de rayonnement de celles qui ont un budget dix fois supérieur. »

D’un festival à l’autre

Les festivals sont certes un véhicule important pour la diffusion internationale des séries, et le Québec y fait effectivement souvent bonne figure. La Berlinale, devenue ces dernières années une plaque tournante de la découverte de bonnes séries internationales, a par exemple mis les projecteurs sur la délirante C’est comme ça que je t’aime, de François Létourneau et Jean-François Rivard. La réception a été très bonne. Résultat : la série est maintenant diffusée en France sur la nouvelle plateforme Salto.

Il reste quelques freins, bien sûr. Une série en français sera toujours moins diffusée qu’une grosse production anglophone, pense Frédéric Lavigne, de Séries Mania. « Mais les Québécois arrivent à faire des séries qui ont de la gueule, un peu comme les Israéliens qui arrivent à faire des choses incroyables avec moins de budget. C’est vrai aussi pour les pays nordiques. Ces petits territoires génèrent de la créativité. »

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Think big

Impossible de ne pas nommer M’entends-tu ?, maintenant sous-titrée en 30 langues sur Netflix. Mais, la série étant noyée sous une avalanche de contenus, il est difficile de mesurer sa réelle performance. Netflix n’a pas chiffré publiquement l’audience de la série, et sa productrice Julia Langlois (Trio Orange) disait il y a quelques semaines ne disposer d’aucune donnée. « On a néanmoins ressenti un fort intérêt de la part de spectateurs hispanophones qui interagissent sur nos réseaux sociaux, ajoutait-elle. La plupart semblent provenir d’Amérique latine. » Quand on disait que le marché ne se trouve pas toujours là où on l’attendait…

Une chose est sûre : pour connaître un succès international, il faut penser la production en termes internationaux. C’est ce que nous disait récemment Julia Langlois, de Trio Orange, convaincue qu’il est « souhaitable d’inscrire les projets dans une dynamique internationale dès le début de leur idéation ».

C’est ce qu’affirme aussi Nicola Merola, de Pixcom. « Comme on n’a pas les moyens de production des gros marchés anglo-saxons, il faut aller chercher de l’argent à l’international et inscrire toute la production dans une dynamique internationale dès l’étape de l’écriture du scénario. Ça ne veut pas dire qu’il faut gommer notre singularité québécoise, au contraire. Il faut toutefois la penser dans un contexte plus large, la mettre en dialogue avec l’ailleurs ou l’inscrire dans des codes de narration qui vont résonner ailleurs. »

La coproduction est certes une voie à développer davantage. Et c’est plus facile quand la série est réalisée par l’un de nos cinéastes déjà connus à l’étranger. Ainsi, Canal+ et Quebecor ont annoncé en novembre 2020 leur codiffusion en France et au Québec de la toute première série réalisée par Xavier Dolan, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, adaptée de la pièce de Michel-Marc Bouchard. Les fonds de production sont en partie français, mais la majorité de l’équipe et de la distribution sont bien de chez nous. « L’audimat », lui, sera certainement très européen.

Rois des formats adaptables

S’il y a encore du chemin à faire pour diffuser nos séries originales partout dans le monde, il y a longtemps que le Québec vend ses formats télévisuels à l’international et engendre des adaptations à succès sur différents marchés. Depuis l’exemple canonique de Un gars, une fille, adapté dans 26 pays, le Québec n’a cessé d’inspirer au monde entier des remakes de tous genres. La série Apparences a été reprise en français et le sera peut-être bientôt en anglais et en indien (alors que la réalisation originale québécoise a été diffusée en Turquie et en Russie !). La série 30 vies a sa version française, en ce moment diffusé sur France 2, sous le titre L’école de la vie. Le format a aussi été préacheté au Mexique, en Allemagne et en Flandre, après avoir également connu un remake au Brésil. Fugueuse a été adaptée en France pour TF1, Boomerang a eu son remake suédois. Et ainsi de suite.

Un bon exemple récent est l’adaptation de Plan B, dont le format a séduit la France, l’Allemagne, la Flandre et le Canada anglais. En table ronde au festival Séries Mania, le producteur et comédien Louis Morrisette explique que le succès est probablement dû au fait que « c’est une série très psychologique, qui n’est pas centrée sur des spécificités locales canadiennes et qu’elle peut ainsi faire écho à diverses cultures ». Les « thématiques » et « le genre du drame psychologique science-fictionnel », ont aussi rendu ce format très séduisant et exportable, selon Klaas Cockx, le producteur de Déjà Vu, le remake flamand. « J’ai trouvé que ce serait une série parfaite pour devenir le fer de lance de notre nouvelle plateforme de streaming flamande — pour lui donner une identité différente du reste de l’offre télé en Flandre. Et ça a bien marché. La série a eu un grand succès. »

On s’en souhaite encore bien d’autres.


PUBLIÉ LE 23/06/2021


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