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Du temps d’écran bien investi

Reuters nomme sa première rédactrice en chef en 170 ans

Patrick White

L’agence de presse internationale Reuters a annoncé la nomination d’Alessandra Galloni comme rédactrice en chef mondiale. Il s’agit de la première femme à occuper ce poste depuis la fondation de Reuters en 1851 par Paul Julius Reuter.


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Elle va remplacer Stephen Adler, qui avait déjà annoncé son départ il y a quelques mois. Il termine son long mandat le 18 avril.

Alessandra Galloni a 47 ans. Originaire de Rome, elle a longtemps travaillé pour Reuters et aussi au Wall Street Journal. C’est un choix logique pour l’agence, qui accuse du retard derrière Bloomberg depuis quelques années au sein du segment des marchés financiers.

Basée à Londres, la nouvelle rédactrice en chef est reconnue au sein de l’agence comme une personne charismatique avec un intérêt marqué pour l’information financière, qui est le pain et le beurre de l’agence. La couverture généraliste de Reuters demeure importante évidemment. 

Alessandra Galloni va donc superviser les activités des 200 bureaux de Reuters dans le monde. Elle a entamé sa carrière au service italien de Reuters et a fait ses études à Harvard et à la London School of Economics. Elle est retournée chez Reuters en 2013 après 13 ans au Wall Street Journal, où elle était reporter financière à Londres, à Paris et à Rome.  

Une agence de presse toujours profitable

Reuters compte encore 2450 journalistes au sein de la division agence de presse, qui ne représente que 10 % des revenus totaux (6 milliards $ US) du groupe canadien Thomson Reuters.

L’achat de Reuters par Thomson remonte à 2008. Rappelons que le groupe est contrôlé par la riche famille canadienne Thomson, propriétaire du quotidien The Globe and Mail.

Depuis 2020, Thomson vise trois créneaux d’affaires, soit l’information, les logiciels et services à diverses professions : médias, avocats, entreprises, et dans le domaine fiscal et de la comptabilité.   

Contrairement aux autres agences de presse, Reuters est profitable. Mais la division agence de presse (Reuters News) réduit les marges de profits et les objectifs de croissance de l’ensemble du groupe Thomson Reuters en raison des coûts élevés liés à une agence de presse internationale présente dans 200 pays (bureaux, reporters, technologie, équipements, etc).

Les principaux concurrents de Reuters sont les agences de presse Bloomberg News, Associated Press, l’AFP et Getty Images. 


Nouvelles stratégies

Reuters a néanmoins été ralentie depuis mars 2020 dans son élan autour de la gestion et l’organisation d’événements. L’agence est en train de relancer son site web Reuters.com, qui pourrait devenir partiellement payant sous peu comme celui de Bloomberg Media, qui est fort prisé. Reuters se sent donc obligée de mieux monétiser ses précieux contenus.

Reuters tente aussi de cibler davantage les professionnels en raison de la crise des médias qui a amené plusieurs groupes à ne conserver qu’une seule agence ou deux dans certains cas (AP ou AFP), au détriment de Reuters.

Il y a eu de la spéculation récemment au sein de l’industrie voulant que Thomson Reuters pourrait vouloir vendre l’agence de presse Reuters, mais la majorité des analystes financiers n’y croient pas en raison de la très forte valeur ajoutée de la marque Reuters et de ses salles de nouvelles partout dans le monde.

Selon la direction de Thomson Reuters, l’agence de presse a prouvé hors de tout doute depuis le début de la pandémie que sa valeur était essentielle.

Un mot sur Refinitiv

Cette année, l’ancienne division de Thomson Reuters axée sur l’information financière et les terminaux informatiques, qui s’appelle maintenant Refinitiv, va conclure sa vente à la Bourse de Londres (London Stock Exchange Group Plc) pour 27 milliards $ US. Selon les termes de l’accord, l’agence de presse Reuters recevra des revenus annuels d’abonnement de 336 millions $ de la part de Refinitiv, et ce, jusqu’en 2048.

Refinitiv est ainsi le plus gros client de l’agence et redistribue les contenus de Reuters sur des plateformes informatiques et boursières. Cette garantie de revenus est enviée par bien des agences de presse car elle assure une stabilité financière à Reuters. L’agence a déclaré des revenus annuels de 628 millions $ US en 2020.

Alessandra Galloni a indiqué à ses collègues cette semaine qu’un de ses défis sera de maintenir une bonne relation avec Refinitiv. En effet, dans le cadre de cet accord sur presque 30 ans, l’agence Reuters doit atteindre chaque année des objectifs stricts de performance, ce qui met une pression à la hausse sur les patrons, éditeurs et reporters.

Selon Gordon Crovitz, ancien éditeur du Wall Street Journal, la nouvelle rédactrice en chef de Reuters devra tout de même trouver de nouvelles sources de revenus dans l’avenir pour alimenter de nouveaux marchés en information.   

Au cours des 10 dernières années, Reuters a créé diverses équipes d’enquête, de journalisme de données et en infographie, sans oublier divers logiciels d’intelligence artificielle pour automatiser certains types de dépêches routinières comme celles sur les résultats trimestriels des entreprises. Cette modernisation des salles de rédaction devrait s’amplifier au sein de Reuters au cours des prochaines années, selon le PDG de Thomson Reuters, Steve Hasker.

Les autres candidats au poste de rédacteur en chef étaient Gina Chua et Simon Robinson de Reuters, David Walmsley du Globe and Mail de Toronto et Kevin Delaney, de Quartz Media Inc.


PUBLIÉ LE 14/04/2021


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