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Rafael Jacob : grandeur et misère de Twitter

Benoît Valois-Nadeau

Jamais la vie politique américaine n’a été si polarisée qu’au cours de la dernière année. Cette fracture se répercute jusqu’ici via les médias sociaux. On a discuté avec l’analyste politique Rafael Jacob pour savoir comment les déchirements des derniers mois aux États-Unis se sont immiscés dans son fil Twitter.

Photo : Alexander Shatov | Unsplash

Entre son poste de chercheur associé au sein de la chaire Raoul-Dandurand, son métier d’enseignant et ses multiples interventions médiatiques, le volubile Rafael Jacob assure aussi une présence remarquée sur Twitter.

Pourtant il y a 10 ans, lorsque la chaire lui avait suggéré d’ouvrir un compte sur la plateforme américaine, Rafael Jacob n’était pas particulièrement enthousiaste.

Onze mille gazouillis plus tard, le site de microblogage est devenu l’un de ses outils de travail favoris. Comme source d’information rapide d’abord, mais aussi comme complément à son travail de communicateur.

« En publiant un tweet ou en partageant un article, j’essaie de donner une valeur ajoutée à une nouvelle et de présenter un angle d’analyse nouveau », explique celui qui compte 18 000 abonnés.

Lorsque son agenda le lui permet, c’est aussi avec plaisir qu’il répond aux questions de ses abonnés sur les rouages de la politique américaine ou qu’il souligne leurs bons coups.

« Les médias sociaux sont tellement bourrés de hargne et de confrontation. Si je peux faire ma petite part, en y allant d’interactions plus positives, tant mieux. »

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Insultes anonymes

Déjà acrimonieux, le ton a monté d’un cran sur Twitter dans la dernière année avec la pandémie de COVID-19, la rocambolesque campagne à la présidence et l’assaut contre le Capitole.

Rafael Jacob lui-même est entré dans l’arène de façon plus marquée en se prononçant directement contre le camp de Donald Trump après la remise en question du résultat de l’élection présidentielle.

« Je ne vais jamais critiquer quelqu’un parce qu’il est de gauche ou de droite, démocrate ou républicain. Ce sont des différends qui sont parfaitement légitimes. Mais se ranger contre la démocratie, contre la reconnaissance d’une élection libre et légitime, ça ne peut pas être toléré. C’est ma job d’en parler », soutient le chercheur.

Rafael Jacob classe la très grande majorité de son public dans la catégorie des « anti-Trump modérés ». Mais il est aussi suivi par un virulent « noyau de Québécois pro-Trump ou conspirationnistes » qui réagissent à ses publications par des commentaires frôlant parfois la diffamation, voire la menace. En voici quelques exemples publiables (et non édités) :

  • « Tu as une face de rat. et tu te crois tellement supérieur à nous tous. tu as tord et pkoi ta job existe toujours ? (sic) »
  • « Tu es le plus con que je connaisse. Les cols bleus ont plus de jugement que toi. » 
  • « Aimes-tu sentir et taponner des enfants maudit dégueux ? »

« Ça ne m’empêche pas de dormir, mais ce n’est pas très sain, affirme le détenteur d’un doctorat de l’Université Temple de Philadelphie, qui en a surtout contre l’anonymat derrière laquelle se cache la majorité des trolls.

« Il y a toujours une minorité de comptes anonymes qui s’en servent de manière disgracieuse. Dans plus d’un cas, je crois qu’il y aurait matière à poursuite si on avait su qui était derrière ces comptes-là. Ce n’est vraiment pas agréable. Et c’est lâche. »

Pourquoi rester ?

En dépit des insultes, Rafael Jacob reste tout de même attaché au petit oiseau bleu et il n’est pas près de quitter la plateforme.

« Twitter est malgré tout une source de richesses, soutient-il. Comme l’internet en général, on y trouve le meilleur et le pire de l’être humain. Twitter a permis à beaucoup de voix de vulgariser des concepts scientifiques et, dans certains cas, de mener à des débats d’idées qu’on n’aurait pas eus nécessairement dans les médias traditionnels. Il y a une démocratisation de l’information et on peut y apprendre énormément. »

Cet espace est si précieux à ses yeux qu’il s’interroge parfois sur le bien-fondé des « purges » effectuées par la direction de Twitter contre les utilisateurs qui dépassent les bornes, dont Donald Trump lui-même. Rarement à court de mots, l’analyste est pourtant ambivalent sur l’approche à adopter.

« C’est important de contrer la désinformation, c’est un but noble, mais il y a risque de freiner des débats qui pourraient être sains. Quand on y pense, ce n’est pas normal qu’une entité hyperopaque, une entreprise privée qui n’a pas de comptes à rendre, prenne ce genre de décisions sans les expliquer. Je comprends la volonté de vouloir supprimer les discours haineux, mais je vois aussi les contrecoups possibles. Il n’y a pas de solution simple. »


PUBLIÉ LE 09/02/2021


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