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Du temps d’écran bien investi

Radio X: la provocation comme modèle d’affaires

Steve Proulx

La coalition Sortons les radios-poubelles de Québec demande que l’implication de Radio X soit considérée par le coroner dans son enquête sur la mort d’Étienne Desrochers-Jean, décédé de la COVID-19 à la suite de l’éclosion monstre au Méga Fitness Gym de Québec.

Photo : Radio X

La raison: le récalcitrant propriétaire du gym, Dan Marino, a été plusieurs fois interviewé sur les ondes de Radio X, alors qu’il menaçait d’ouvrir son établissement malgré les restrictions sanitaires.

Aujourd’hui, même si Méga Fitness Gym se défend d’avoir fait fi des règles sanitaires, on dénombre plus de 500 cas de COVID-19 liés au centre d’entraînement. Et un mort.

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 17 avril. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Du côté de Radio X, entraînée par la bande dans cette affaire, un soldat est déjà tombé. L’animateur Mike Tremblay a annoncé sa démission par Facebook Live mardi dernier. Il avait interviewé Dan Marino, et son nom a été mentionné par la coalition Sortons les radios-poubelles de Québec. Pour lui, c’est «la goutte qui a fait déborder le vase».

La station de Québec, abonnée aux scandales du genre, avait aussi fait l’objet d’une campagne de boycottage de plusieurs de ses annonceurs l’automne dernier, dont la Ville de Québec, qui accusait Radio X de «mettre en danger» la vie des citoyens en propageant de fausses informations sur la pandémie.

La provocation comme modèle d’affaires à Radio X

Malgré les critiques qu’elle essuie depuis plus de deux décennies, Radio X continue de rallier un large public dans la Capitale-Nationale. Pourquoi? Qu’est-ce que propose cette station qui séduit autant le public de Québec?

Le ton de Radio X est assez unique au Québec. Chaque jour, ça parle. Beaucoup. Ça parle de hockey, de chars, de cul et d’affaires drôles qui circulent dans les médias sociaux.

Le ton Radio X, c’est «Les Boys» à la radio. D’ailleurs, si on entend bien quelques voix féminines à l’antenne, on comprend assez rapidement que le public prioritaire de la station, c’est l’homme québécois pure laine «standard», le «vrai gars».

En semaine, les trois piliers de la station (Dominic Maurais, Jeff Fillion et Denis Gravel) distillent une idéologie de droite: moins de gouvernement, moins d’impôts, plus de libertés individuelles. Ils encensent les idées conservatrices, puis font de la réclame pour un concessionnaire automobile local (il faut bien payer le loyer) avant de se plaindre des «maudits» journalistes de Radio-Canada.

Chaque jour, ces roitelets des ondes donnent à leur auditoire de nouvelles raisons d’être en «crisse» contre le système. Ils sont flanqués de leurs courtisans, des coanimateurs toujours prêts à opiner de la tête à chacune de leur déclaration.

Si vous cherchez des débats animés, ce n’est pas à Radio X que vous les trouverez.

Radio X, c’est une bulle. D’une certaine manière, cette station qui fait la pluie et le beau temps à Québec a trouvé comment exciter les foules et polariser la population.

On accuse aujourd’hui les algorithmes des médias sociaux de créer des «bulles de filtres» en ne nous présentant que l’information qui nous conforte dans nos certitudes. Radio X exploite cette recette gagnante depuis longtemps.

Radio X suscite l’adhésion de son auditoire en ne présentant qu’un côté de la médaille, en refusant les débats d’idées, en se moquant de ses critiques et en misant sur le vécu et l’émotion pour faire passer la pilule.


Pourquoi seulement à Québec?

Le propriétaire de la station, RNC Media, a bien tenté d’imposer une radio de provocation à Montréal. En 2012, on transformait ainsi la station Couleur Jazz en Radio X Montréal.

Faute d’un public intéressé par la chose, l’aventure prendra fin après deux ans.

Ailleurs au Québec, aucune station de radio n’a tenté d’exploiter le filon manifestement lucratif de Radio X.

Pourquoi le modèle d’affaires de Radio X fonctionne-t-il à Québec, mais pas ailleurs?

Dans son essai Jeff Fillion et le malaise québécois (Liber, 2008), le journaliste Jean-François Cloutier avance que Radio X et Jeff Fillion ont contribué à «donner une identité et une raison d’habiter» à Québec.

Y a-t-il là une partie de la réponse? Dans une communauté homogène où il ne se passe pas grand-chose d’excitant, a-t-on besoin d’un grand frère malcommode pour se secouer les puces et avoir l’impression d’exister?


PUBLIÉ LE 20/04/2021


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