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Quand on laissait traîner l’information de qualité

Publié le 21/06/2020 | par Steve Proulx

Avec l’abandon définitif de leur édition imprimée en semaine, la CN2i, la coopérative qui a repris les six quotidiens régionaux de l’ex-Groupe Capitales Médias (dont Le Soleil), signe la fin d’une époque.

La Tribune

Le club des quotidiens papier québécois perd d’un coup une bonne partie de ses membres. Il ne reste plus que le Journal de Montréal, Le Devoir, le Montreal Gazette et les deux quotidiens du métro : Métro et 24 heures.

En somme, on peut littéralement compter nos quotidiens qui tachent sur les doigts de la main.

La fin d’une époque

J’ai grandi en Estrie, à Valcourt, et d’aussi loin que je me souvienne, les dernières éditions de La Tribune traînaient toujours chez nous, que ce soit dans la cuisine, dans le salon, aux toilettes.

Parce qu’il était à portée de main, combien de fois ai-je daigné mettre ces pages sous mes yeux ? Le plus souvent, je l’avoue, c’était pour lire les aventures d’Hagar l’horrible ou de Blondinette à la page des BD.

Certaines fois, en revanche, une actualité attirait mon œil de préadolescent.

Je me souviens avoir été troublé en découvrant à la une de La Tribune la photo du cadavre encore frais du dictateur roumain Nicolae Caucescu, fusillé (avec sa femme) le jour de Noël 1989 après un procès réglé en trois coups de cuillère à pot.

Mine de rien, en lisant cet article sur un coin du comptoir de la cuisine, entre deux bouchées de Froot Loops, j’en apprenais un peu plus sur mon monde.

J’élargissais mes horizons.

Un quotidien papier comme La Tribune avait le pouvoir d’instruire à son insu le jeune de 12 ans que j’étais.

Tout ça, parce que ce journal avait le don de traîner un peu partout. Et, en cette époque pré-iPhone, il pouvait encore revendiquer le titre de « chose la plus intéressante à se mettre sous les yeux quand on n’a rien à faire ».

Avec la disparition des quotidiens papier et la montée de l’actualité en ligne filtrée par les algorithmes des médias sociaux, je suis loin d’être sûr qu’on s’est collectivement engagé dans la voie du progrès.

L’information de qualité existe encore. Elle est abondante, même.

En revanche, elle n’est plus livrée dans un format qui favorise les rencontres fortuites avec son lectorat.

Désormais, l’information de qualité ne traîne plus sur le comptoir de la cuisine. Il faut la vouloir, la chercher. Il faut souvent la payer et se connecter avec un appareil pour en profiter.

C’est une énorme différence, qui a des conséquences sérieuses. Sans un intérêt pour la chose, le citoyen moyen peut facilement ne jamais fréquenter l’information de qualité. À partir de quels matériaux peut-il fabriquer sa vision du monde ?

Selon le dernier rapport du Pew Research Center (2019), ce sont maintenant plus de la moitié des Américains (55 %) qui s’informent « souvent » ou « quelquefois » par le biais des médias sociaux, à commencer par Facebook.

Or, chose intéressante, 88 % des Américains reconnaissent que les médias sociaux exercent un certain contrôle sur les nouvelles qu’ils y voient chaque jour… et 62 % considèrent qu’il s’agit d’un problème.



Ne tirons pas sur le messager

Je n’en veux pas à Facebook d’être Facebook. Ce serait trop facile.

L’époque des journaux papier est révolue. La société a embrassé les médias numériques. On ne reviendra pas en arrière. On a gagné des choses avec l’info en ligne, on en a aussi perdu…

Et même Facebook reconnaît l’importance de mettre sous les yeux d’un maximum de gens une information de qualité. L’ennui, c’est que l’idée s’insère assez mal dans son actuel modèle d’affaires.

Tenez, pour prouver son engagement envers l’info de qualité, Facebook a lancé en 2018 un projet-pilote : une section dédiée aux nouvelles locales et baptisée Today in (ne la cherchez pas, elle n’existe que pour quelques villes américaines).

L’objectif de cet onglet : permettre aux utilisateurs de Facebook d’avoir accès, directement dans l’environnement de M. Zuckerberg, à des nouvelles de sa localité. Et pas n’importe quelles nouvelles : seulement celles provenant d’entreprises de presse légitimes, approuvées par Facebook.

Or, en créant cet onglet, Facebook s’est rendu compte que le tiers des utilisateurs américains du réseau social vivait dans une localité dans laquelle il n’y avait pas suffisamment de médias locaux pour « remplir la section ».

Techniquement parlant, pour nombre de régions aux États-Unis, l’algorithme de Facebook était incapable de trouver au moins cinq nouvelles locales, publiées au cours des 28 derniers jours.

Une triste conséquence du déclin de la presse écrite.

On appelle ces localités des « déserts de nouvelles » (news deserts). Et Facebook en a même tiré une carte.

Desert News Facebook
Source : Facebook

Il est d’ailleurs intéressant de comparer la carte des déserts de nouvelles de Facebook avec celle des régions des États-Unis qui ont voté pour Donald Trump aux élections présidentielles de 2016.

En rouge, les comtés républicains.
En bleu, les comptés démocrates.
Source : Wikimédia

Le vote des ignorants

Que peut-on en conclure ? Visiblement, deux phénomènes semblent s’imbriquer : les régions où les nouvelles sont en voie d’extinction votent Trump.

Ce n’est pas un phénomène nouveau. Bien des observateurs de la politique américaine ont remarqué à quel point Donald Trump brillait là où les journaux avaient disparu.

L’ennui, c’est qu’après quatre ans de régime Trump, la situation du côté de l’information de qualité est loin de s’être améliorée. Au contraire.

Depuis quatre ans, d’autres journaux ont disparu. Avec eux, la perspective de s’informer sur un coin de table d’un enjeu important a fait place à des fils de nouvelles de médias sociaux taillés pour nous conforter dans nos certitudes en ne nous présentant que des informations susceptibles de nous faire cliquer.

On le sait : Trump s’illustre dans l’ignorance. Et l’époque actuelle lui fournit de nombreuses occasions de s’illustrer.

Et voilà.

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The expanding news deserts – une carte interactive des déserts de nouvelles aux États-Unis

Trump Won Because Voters Are Ignorant, Literally, Foreign Policy (10/11/2016)


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Steve Proulx