Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Les leçons à tirer de la fameuse liste de lectures de François Legault

Steve Proulx

La semaine dernière, les prescriptions littéraires du premier ministre François Legault nous ont permis d’assister à une énième représentation d’un même spectacle : des gestionnaires surpris par une tempête dans un verre d’eau.

prescriptions littéraires François Legault
Source : ALQ

En tant qu’organisation, faut-il s’astreindre à un acte de contrition chaque fois qu’un contenu a son 15 minutes de controverse? La réponse : surtout pas.

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 5 décembre. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Ce qui s’est passé :

Depuis le début de la pandémie, l’Association des libraires du Québec (ALQ) invite des personnalités à partager leurs coups de cœur littéraires dans le cadre de l’initiative #lireenchoeur. Grand lecteur, le premier ministre François Legault s’est prêté au jeu récemment.

Parmi ses « prescriptions littéraires », le livre par lequel le scandale est arrivé: L’empire du politiquement correct, par Mathieu Bock-Côté, prolifique chroniqueur et essayiste à droite du spectre politique.

S’en est suivi un torrent de critiques dans les médias sociaux; de nombreux internautes ont été choqués que notre premier ministre glisse l’essai d’un conservateur notoire entre des œuvres plus consensuelles de Dany Laferrière ou de Marie Laberge.

Ce qui s’est surtout passé :

Devant le flot de critiques, l’ALQ a paniqué.

Dans une tentative d’étouffer l’affaire, on a retiré certaines publications liées aux choix de lectures de Legault; on a aussi ajouté une mise en garde au début de la vidéo du premier ministre.

Toutes ces manœuvres n’auront fait qu’amplifier le scandale: les commentaires dénonçant la censure s’ajoutant à ceux dénonçant Bock-Côté.

Dans un message publié sur Facebook le 30 novembre, l’ALQ annonçait en fin de compte avoir remis en ligne l’intégralité des prescriptions littéraires du premier ministre, et s’excusait d’avoir «pris la décision trop rapidement de retirer certaines publications sur les réseaux sociaux».

Ce qui aurait dû se passer :

Rien.

Les leçons à tirer de cet épisode :

Partager des contenus dans les médias sociaux fait désormais partie de la panoplie des outils de communication des organisations. Chaque contenu partagé a cependant le potentiel de générer un peu, beaucoup, énormément de commentaires négatifs…

C’est un risque incontournable, qu’une organisation gère d’abord en publiant des contenus qu’elle saura défendre.

Céder à la panique et se livrer à une forme d’autocensure lorsqu’un contenu s’attire les foudres d’une certaine frange de la population, c’est s’engager sur une pente glissante. C’est sauter dans le train fou de la cancel culture.

L’ALQ n’est pas sortie gagnante de l’épisode François Legault. Rien dans l’intervention du premier ministre ne justifiait une quelconque forme de censure; aucun propos haineux, raciste ou mensonger.

En fait, réagir aussi promptement à un problème inexistant n’a fait que… donner de la légitimité à un problème inexistant! Surtout, elle a démontré un manque de courage de la part de l’ALQ.

Devant le déluge de critiques, la réaction sensée aurait été d’affirmer et de célébrer le droit inaltérable de François Legault d’ajouter le livre de Mathieu Bock-Côté à ses choix littéraires, et son droit d’expliquer son choix (ce qu’il a fait).

La réaction audacieuse aurait été de profiter de l’occasion pour inviter Mathieu Bock-Côté à partager ses propres coups de cœur littéraires…

En conclusion

Nous ne sommes encore qu’aux balbutiements des changements de société qu’imposeront les médias sociaux.

Si les organisations ne cultivent pas rapidement le courage d’assumer ce qu’ils publient sur ces plateformes, aussi bien ne pas chercher à participer à la conversation publique.


PUBLIÉ LE 08/12/2020


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