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Patrick Déry traque les chiffres de la pandémie

Publié le 28/09/2020 | par Jean-Baptiste Hervé

Depuis le début de la crise sanitaire, l’analyste Patrick Déry fait parler les chiffres et rétablit les faits. Ce faisant, il s’est imposé comme une source fiable grâce à ses graphiques. Rencontre avec un passionné des chiffres.

Patrick Déry

«Je suis de ceux qui croient que nos salles de presse sont trop populeuses et qu’il y a de la redondance dans la couverture médiatique. Un graphique peut parfois expliquer mieux qu’un texte de 1000 mots.»

-Patrick Déry, journaliste et analyste indépendant en politiques publiques

En six mois, votre compte Twitter est passé de 700 à 7 500 abonnés. Pourquoi faites-vous une analyse soutenue de la pandémie ?

Patrick Déry : « D’abord, je voulais comprendre ce qui se passait. J’ai travaillé comme journaliste dans diverses salles de presse pendant 12 ans et j’avais l’impression que la couverture des médias était trop impressionniste, sans dire grand-chose. Je trouvais qu’on ne détaillait pas assez la situation avec des données et des chiffres. »

« Il y a beaucoup de journalistes qui n’ont pas les bons réflexes. C’est normal, car ils ont été embauchés pour écrire et non pour faire des relevés de données. Mes tableaux et remarques sur Twitter à propos de la pandémie ont manifestement eu de l’écho. »

Votre travail n’est-il pas en quelque sorte un désaveu du journalisme traditionnel ?

P. D. : « Je ne sais pas si c’est un désaveu, mais il y avait un espace vacant que j’ai occupé. La couverture des médias francophones québécois rapporte en effet ce qui se déroule, mais de façon trop impressionniste, je le répète. Je crois qu’à un moment donné, on a besoin de chiffres pour quantifier le réel et mettre en perspective les faits. Je le dis même si je crois que les chiffres ne suffisent pas. »

« Certains journalistes écrivent aujourd’hui dans les médias numériques de la même manière que dans un média papier. Il n’y a aucune valeur ajoutée. Je suis de ceux qui croient que nos salles de presse sont trop populeuses et qu’il y a de la redondance dans la couverture médiatique. Un graphique peut parfois expliquer mieux qu’un texte de 1000 mots. » 



Pourquoi avez-vous dévoilé les détails des fameux codes de couleur avant le gouvernement ?

P. D. : « C’est une question de transparence et c’est fondamental. Quand le virus a repris, j’ai été agacé par les cachotteries du gouvernement. »

« À un moment, au printemps, les rapports sur les CHSLD ont disparu parce que le premier ministre n’aimait pas les résultats. Ils ont réapparu deux semaines plus tard avec moins de détails. Même chose quand ils ont voulu stopper les rapports quotidiens : la population s’est indignée et ils ont dû faire volte-face. Il faut faire confiance aux électeurs ! »

« En Allemagne, ils ont été clairs : si on franchit le stade des 50 cas par 100 000 habitants sur une semaine, une région est immédiatement confinée. Ici, on n’a pas voulu dire pourquoi et on n’a pas voulu annoncer de limites. Bref, on a manqué de clarté. »

« C’est pourquoi des gens m’ont interpellé et m’ont donné accès au document des codes de couleur. J’ai décidé de le rendre public, car ce sont des données fondamentales. Et le gouvernement a réagi en disant que c’était un vieux document qui n’est plus à jour. Une autre preuve que la culture de la cachotterie est toujours très présente. »

« Quand le premier ministre nous parle de solidarité, on est tous en accord avec lui. Mais la solidarité, c’est aussi faire confiance à ceux qu’on dirige. Si tu laisses des trous et des zones d’ombre, certaines personnes vont les remplir et installer un climat de méfiance. Et c’est là que les conspirationnistes trouvent leur moteur. »

Qu’est-ce que cela révèle sur notre gouvernement actuel ?

P. D. : « Ce n’est pas tant le gouvernement actuel que la culture générale des dirigeants et les politiques opaques du ministère de la Santé. Au Québec, pour obtenir de l’information, il faut passer par une demande d’accès à l’information. Le modus operandi de l’appareil d’État est de ne pas divulguer trop d’information pour éviter de faire peur à la population. Je ne suis pas d’accord avec cette façon de faire. Durant une crise, il faut une culture de la transparence. La clé, c’est de faire confiance aux citoyens. »


Jean-Baptiste Hervé