Les écrans

Le média en ligne des médias en ligne

Le sens du mot «partage»

Steve Proulx

Les fausses nouvelles dopées par la pandémie. Les gazouillis affligeants du président Trump. Les contenus haineux sur FaceTwitGram sur fond de racisme systémique.

partage Facebook

L’actualité des dernières semaines a révélé à quel point les médias sociaux sont inaptes à contenir les dérapages de milliards de gens.

Des ratés qui ont fait naître ces derniers jours un mouvement de boycottage de Facebook. La campagne Stop Hate for Profit invite les entreprises à suspendre leurs dépenses publicitaires sur Facebook pendant le mois de juillet.

L’objectif : forcer le réseau social à agir pour stopper le partage de contenus racistes, haineux, violents, antisémites. Unilever, Honda, The North Face, Hershey, Verizon, Starbucks et un paquet d’autres entreprises ont déjà répondu à l’appel.

Or, cette lutte qui s’engage contre la « pollution informationnelle » sur les médias sociaux me fait penser, à certains égards, au discours environnemental qui dominait il y a quelques années.

Au temps des petits gestes

Pendant longtemps, les environnementalistes martelaient le message que, pour sauver la planète, chaque citoyen devait faire un effort.

On appelait ça « les petits gestes ».

Baisser le chauffage de 3 degrés la nuit : un petit geste. Apporter un sac réutilisable à l’épicerie : un autre petit geste. Composter : petit geste.

L’ennui, c’est que plusieurs de ces petits gestes représentaient en fait des luttes contre un système incompatible avec les principes du développement durable.

On avait beau vouloir manger local, si le système agroalimentaire est pensé pour nous faire acheter à bas prix des trucs cultivés à des milliers de kilomètres d’ici, cela devient difficile d’être un citoyen « responsable ».

Un système au complet à revoir

Tran-quil-le-ment, le développement durable est en train de contaminer le système en place. L’idée est plus concrète qu’il y a 10 ans, en tout cas. 

On a fini par comprendre que pour que des gestes verts donnent des résultats mesurables, il faut plus que des petits gestes, de petites initiatives citoyennes. Il faut de grands gestes : des lois pour faire payer les pollueurs, des taxes sur les grosses cylindrées, l’interdiction du plastique à usage unique, etc.

Il faut que le système change. 

Dans le débat qui concerne le déversement de contenus toxiques dans les médias sociaux, bien des organismes d’éducation aux médias ont cherché à mobiliser le simple citoyen. « Ne partagez pas de fausses nouvelles ! » « Faite vos recherches avant de partager ! » 

Le site que vous lisez en ce moment a même publié, il y a quelques jours, un article : « Comment reconnaître une théorie du complot ».

Mais tous ces efforts de sensibilisation de l’individu resteront vains si le système n’est pas revu en profondeur.



Au royaume du partage compulsif

La conception même des médias sociaux est axée sur l’interaction entre les usagers. N’importe quelle interaction. Les clics rapportent.

Sur Facebook, le bouton « Partager » est tellement tentant. Et le retweetage est un moyen instantané de participer aux discussions du moment. Abusons-en !

Le système des médias sociaux a été conçu pour faire de nous des obsédés du partage. Et c’est ainsi que les envolées racistes, les théories des militants antivaccins ou les complots de Lucie Laurier se répandent comme des chemtrails dans l’univers en ligne.

Rendre la communication moins fluide

Dans The Guardian, le chroniqueur Leo Mirani soulignait récemment qu’espérer que les citoyens changent afin d’éviter la propagation en ligne de fausses nouvelles et autres conneries, c’est comme « remplacer les pailles en plastique pour améliorer la catastrophe environnementale ».

Lui aussi considère que c’est le système qui doit changer. Que pour éviter le côté « viral » de certaines informations trompeuses ou haineuses, l’antidote sera de réduire le potentiel de viralité de l’information.

En somme, les médias sociaux devraient commencer à ajouter de la « friction » dans la communication. Comment ?

-En modifiant les algorithmes pour limiter le nombre de partages d’un contenu.

-En donnant aux messages chargés émotionnellement moins de visibilité.

-En ajoutant un message « Êtes-vous sûr de vouloir partager ceci ? »

-Sur Twitter, en rendant le bouton Re-Tweet un peu plus difficile à trouver

Pour Mirani, il s’agirait en fait d’appliquer des règles de distanciation sociale au monde numérique.

Retrouver le sens du mot « partage »

Là-dessus, j’ajouterais que les médias sociaux sont parvenus à nous faire perdre le sens du mot « partage ».

Combien de « stratèges » de médias sociaux ai-je entendu discourir sur l’importance de partager les contenus sur les médias sociaux… « parce qu’on augmente les chances que nos propres contenus soient partagés. »

Sur les médias sociaux, le partage n’est pas toujours un acte solidaire. C’est un geste intéressé. « Je te partage, tu me partages, on se fait voir. » Le partage est devenu une façon d’exister socialement.

En rendant le partage systémique de conneries moins accessible, les médias sociaux peuvent changer le monde.

C’est leur responsabilité.

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Facebook boycott organizers call Mark Zuckerberg meeting ‘a disappointment’, The Verge, (07/07/2020)