Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Trouver un film en 3 secondes: la promesse d’ouvoir.ca

Philippe Couture

Lancé au printemps 2019, ouvoir.ca tire profit de la base de données très exhaustive de Mediafilm. Rencontre avec le directeur général et rédacteur en chef de cette plateforme de recherche de films en streaming, Martin Bilodeau.

Martin Bilodeau

Ouvoir.ca répond à un besoin simple et précis, celui de trouver un film en streaming. Pourquoi personne n’y avait pensé avant ?

Martin Bilodeau : « Peut-être parce qu’on s’imagine à tort que des moteurs de recherche comme Google remplissent déjà ce besoin. Or, c’est faux dans le contexte québécois. Il sort près de 400 longs métrages par année au Québec, mais ils disparaissent assez rapidement du radar par la suite. Le marché local du streaming est moins visible sur les moteurs de recherche traditionnels, qui renvoient souvent à la réalité américaine ou à celle de la France. Sur ouvoir.ca, en tapant simplement le nom d’un film, d’un acteur ou d’un réalisateur, on vous dit où le trouver. Finies les longues recherches, des liens vous mènent directement à une copie légale de votre film sur iTunes, Netflix, Mubi, Club Illico, GooglePlay, ICI TOU.TV, Crave, YouTube ou Vimeo. L’outil intègre aussi les informations au sujet des films en salle ou des films présentés dans la grille-horaire télévisuelle.

On sait que c’est un besoin réel parce que, depuis de nombreuses années, on est inondés de courriels de gens qui cherchent désespérément où regarder tel ou tel film. C’est particulièrement le cas avec le cinéma documentaire, dont la promotion est limitée, mais dont on sait qu’il intéresse malgré tout beaucoup de cinéphiles. Pour s’y retrouver, Google a bel et bien ses limites. »

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Il s’agit aussi pour vous de mettre en valeur la base de données de Mediafilm ?

M. B. : « L’outil a d’ailleurs été très rapide à développer en raison de cette richesse. Mediafilm est une agence de contenu qui fournit depuis 1955 des critiques et des fiches informatives cumulant toutes les données pertinentes au sujet des films. C’est une base de données tout à fait unique parce qu’elle est en français en Amérique du Nord, et parce qu’elle recense les spécificités de notre marché. L’histoire du cinéma, telle qu’on l’a vécue au Québec, s’y trouve assez bien représentée (en tout cas, celle des longs métrages). Pour nous, c’est une nouvelle utilisation de ces données, dans un monde numérique riche en documentation sur le web, où les médias ne désirent plus jouer le rôle de commissaire des infos cinéma qui leur incombait jadis. »

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L’app répertorie autant le cinéma international que le cinéma québécois. Pourquoi ce parti pris ?

M. B. : « Consacrer un outil spécifiquement au cinéma québécois se défend bien sur papier, dans une optique de valorisation de notre cinématographie nationale, et ça plaît aux organismes de financement. Mais, dans une perspective plus concrète, on sait bien que les cinéphiles ne font pas de hiérarchie entre les films qu’ils aiment et qu’ils veulent voir, que ces films soient d’ici ou d’ailleurs. Des plateformes comme ICI TOU.TV font déjà un bon travail pour propulser les séries et les films d’ici. Nous, on pense qu’il faut mettre toute l’offre sur un pied d’égalité, pour que l’utilisateur à la recherche d’un film américain ou international trouve son compte et pour que, de temps en temps, il trouve aussi le contenu québécois qui lui sied, par le biais d’une publicité de Télé-Québec sur l’app ou de différents partenariats de contenu qui font aussi partie de la stratégie de ouvoir.ca. C’est le cas, par exemple, de notre partenariat avec aimetoncinéma.ca, une vitrine dédiée spécifiquement à la promotion du cinéma québécois en salle, sur les plateformes et à la télé, initiée par le Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec. »

L’approche semble en tout cas avoir convaincu la SODEC, qui finance majoritairement votre initiative.

M. B. : « On peut critiquer la SODEC à plusieurs égards, mais sur ce sujet, l’organisme est en effet pleinement conscient des habitudes des spectateurs et des enjeux du marché. Notre financement a été bouclé sans embûches, profitant de l’enthousiasme généralisé à la SODEC. Favoriser une meilleure découvrabilité des œuvres dans la profusion numérique est l’un des plus grands défis de notre époque, et la SODEC valorise en effet une approche qui tient compte du fait que le cinéma québécois est consommé pêle-mêle avec les contenus internationaux. Ils ont tout de suite vu que, même si notre outil ne sert pas à promouvoir seulement le cinéma québécois, il le promeut par effet de ricochet. Disons que ça a été moins facile d’en convaincre Téléfilm Canada, même si on a aussi pu compter sur eux, en fin de compte. »

Quelle technologie utilisez-vous pour connecter votre base de données à celles des différentes plateformes de diffusion en continu ?

M. B. : « Chez Mediafilm, on travaille depuis de nombreuses années avec Sednove, qui a également été notre complice sur ce coup-là. Ils utilisent une API (interface de protocole d’application) pour faire transiter jusqu’à notre app les données provenant des différentes plateformes de streaming et services de diffusion. Je ne suis pas expert et ne saurais l’expliquer en détail, mais c’est une technologie simple qui fait correspondre les titres entre eux, d’une base de données à l’autre, par des commandes automatisées. Une sorte de passerelle entre eux et nous. Il y a malgré tout le contenu de certaines plateformes, comme MUBI, qu’il faut entrer manuellement. Pour les horaires de cinéma en salle, c’est un mélange de données intégrées de manière robotisée et de contenus saisis manuellement par les salles. »

Y a-t-il un potentiel de bonifier l’app avec des contenus complémentaires pour en faire un petit média ?

M. B. : « Le volet éditorial nous importe beaucoup, en effet. Il se développe plus lentement, mais il y a déjà quelques articles en ligne. On a opté pour une approche différente de celle du site de Mediafilm, qui se consacre à la critique et vise le marché plus niché des cinéphiles. Ouvoir.ca est autre chose ; c’est un outil totalement neutre qui a pour objectif de diriger les gens vers la bonne adresse. C’est pour ça qu’on a une approche thématique, essentiellement des listes, que nous créons en fonction de nos envies et de ce qui agite l’actualité. Elles sont créées par des humains, avec une vraie perspective éditoriale. C’est très important pour nous. »

Les algorithmes ne pourraient-ils pas contribuer à faire circuler une plus grande proportion de vos données et contenus déjà existants ?

M. B. : « Nous espérons un jour intégrer différents mécanismes d’intelligence artificielle dans le processus éditorial. On attend que soient accessibles des outils d’IA plus raffinés, qui pourront créer du contenu intelligent, offrir de vraies réponses intelligentes, profondes, qui fouillent plus loin dans les données au sujet des films. On n’a pas nécessairement envie d’utiliser les algorithmes tels qu’ils sont en usage actuellement. Ils sont déjà relativement dépassés. Trop souvent, ils nous enferment dans des chambres d’écho et ne contribuent pas assez à la découvrabilité. Ils nous mettent aussi en contact avec des œuvres qu’on connaît déjà ou sur lesquelles on vient tout juste de faire une recherche. »

Quel est le plus grand défi à venir pour ouvoir.ca ?

M. B. : « Il faut mieux promouvoir l’outil. Il n’est pas encore assez connu, plus d’un an après sa sortie. La promo est complexe ; elle nécessiterait des investissements que nous ne sommes pas vraiment en mesure de faire. Pour l’instant, on n’a pas les moyens d’être en opération promotionnelle en permanence. On est un organisme à but non lucratif et on n’a pas vraiment les ressources. Il nous faudrait des ressources publicitaires équivalentes à celles de Vidéotron. On en est bien loin. Mais, petit à petit, petit train va loin. »


PUBLIÉ LE 19/01/2021


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