Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Il est temps d’en finir avec les «pièges à clics»

Steve Proulx

Il y a quelques jours, le copropriétaire du Beachclub, Olivier Primeau, s’est retrouvé au cœur d’un scandale après avoir partagé dans les médias sociaux une offre afin de trouver des « chroniqueurs passionnés et motivés » pour récrire des articles trouvés sur le Web. Rémunération : 5 $ par article.

Photo : Adobe Stock

C’était à prévoir : l’offre a été reçue avec une brique et un fanal par ceux qui essaient de vivre de leur plume, à commencer par les journalistes indépendants.

L’Affaire Primeau est toutefois symptomatique d’un mal qui ronge le Web depuis trop longtemps : les « pièges à clics ».

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 6 février. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Bref rappel des événements

Le 28 janvier, Olivier Primeau, organisateur local de partys, partage candidement cette offre dans les médias sociaux :

Le message enflamme les réseaux en quelques heures. Des centaines de personnes dénoncent le cachet ridicule de 5 $ offert par Primeau pour avoir la chance de collaborer à son obscur blogue, Beach News Everyday.

La présidente de l’Association des journalistes indépendants du Québec, Gabrielle Brassard-Lecours, soulignera dans la foulée que ce cachet est moins élevé que « la poutine surgelée qu’Olivier Primeau vend en épicerie ». C’est que l’homme d’affaires est un touche-à-tout.

Devant la polémique, Olivier Primeau publie le lendemain un mea culpa truffé de fautes d’orthographe :

Beach News Everyday, un autre «piège à clics»

Je ne sais pas ce que vaut Olivier Primeau en tant qu’entrepreneur. Je ne suis jamais allé me montrer la bedaine au Beachclub de Pointe-Calumet et je n’ai jamais goûté à sa poutine surgelée.

Je sais par contre qu’en tant qu’éditeur d’un média en ligne, je ne l’embaucherais pas pour beaucoup plus que ce qu’il offre à ses collaborateurs.

Le blogue Beach News Everyday — ne soyez pas dérouté par le titre, tous les contenus sont en français — n’est en fait qu’un ramassis d’articles d’actualité repiqués à gauche et à droite et « récrits » par ses précieux collaborateurs.

Le tout est livré dans une interface indigeste dont l’objectif est manifestement d’essayer de caser le plus de bandeaux publicitaires possible dans un même écran. Imaginez 8 pubs clinquantes autour d’un article d’environ 150 mots. Bon appétit.

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La médiocrité comme modèle d’affaires

Ces sites de nouvelles et de divertissement qui cherchent à attirer un maximum de paires d’yeux avec des contenus bas de gamme polluent le Web depuis longtemps.

Vous avez déjà cédé aux charmes d’une galerie photo faisant défiler « des stars sans maquillage » ? Piège à clics.

Vous êtes tombé sur un article révélant « les aliments à éviter pour garder des abdos d’acier » ? Piège à clics.

Chaque jour, ces sites déversent sur la Toile des tonnes de contenus médiocres, parfois trompeurs, assez peu rigoureux ou vampirisant l’auditoire d’autres sites en récrivant leurs articles.

Un effet pervers de la publicité programmatique

Aujourd’hui, n’importe qui peut lancer un site de nouvelles et en tirer des revenus grâce aux services de publicité programmatique — le plus connu étant AdSense, de Google.

Ces plateformes, qui gèrent automatiquement l’achat et l’affichage d’annonces en ligne, permettent aux éditeurs d’ajouter des publicités à leur site et de recevoir des redevances en fonction du nombre d’impressions, ou du nombre de clics, sur les annonces.

Dans les faits, changez le mot « redevances » par « pinottes ».

En effet, à moins d’avoir un site comptant des centaines de milliers de pages vues chaque mois, il est illusoire de penser que la publicité programmatique générera des revenus suffisants pour soutenir la production de contenus de qualité. D’où la propagation des « pièges à clics ».

Le cachet de 5 $ par article offert par Olivier Primeau est sans doute proche de ce qu’un blogue de son calibre peut se permettre si ses seuls revenus proviennent de la publicité programmatique. C’est tout dire.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les médias sérieux s’intéressent de moins en moins à la publicité programmatique. Ils explorent désormais d’autres sources de revenus : les revenus d’abonnement, la philanthropie, l’aide de l’État, etc.

Le rôle des annonceurs

En cessant d’alimenter la machine de la publicité programmatique et en investissant leurs dollars publicitaires directement auprès des médias locaux qui ont fait le choix de la qualité, les annonceurs ont le pouvoir de freiner cette épidémie de médiocrité.

Ils ont le pouvoir d’en finir avec les « pièges à clics ».


PUBLIÉ LE 10/02/2021


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