Les écrans

Le média en ligne des médias en ligne

Frapper un mur (payant)

Steve Proulx

Depuis quelque temps, mon insatiable curiosité frappe un mur (payant). Et j’ai comme l’impression que ma bonne vieille façon de consommer l’information (et la vôtre, sans doute) risque de changer radicalement.

mur payant
Illustration : jozefmicic | Adobe Stock

C’est devenu quotidien. J’attrape un lien vers un article qui m’intéresse sur Twitter, Facebook, LinkedIn ou dans les alertes Google auxquelles je suis abonné, et paf ! Mur payant.

Pour lire la suite, on me demande de m’abonner. Dans le moins pire des cas, on me laisse lire l’article tout en me servant un avertissement : « Il vous reste 1 article gratuit sur 4 ce mois-ci. »

Certains sites s’inspirent de méthodes éprouvées par les dealers de drogue : le premier mois est gratuit, mais les autres… faudra payer. C’est ainsi qu’on pense accrocher les junkies de l’info de mon espèce.

Payer pour m’informer, je ne suis pas contre. Je sais bien que les médias ont besoin d’argent, que la crise des médias, que la désaffection du public pour les journaux imprimés, que la chute des revenus publicitaires et tout ça. Je sais que l’information de qualité, ça se paie.

Au-delà du principe, cependant, la multiplication des murs payants risque de mettre des bâtons dans les roues à une habitude que le Web a fortement ancrée en nous depuis les deux dernières décennies : le butinage.

À bas les infidèles !

En quelques heures de papillonnage sur les réseaux, je peux me retrouver devant le mur payant du Devoir (17,75 $ par mois), ou à vouloir lire un texte verrouillé des Affaires (25 $ par année). Je me fais servir un coït interrompu sur Bloomberg (en promo à 1,99 $, puis 35 $ par mois ensuite) et sur The Logic (300 $ par année). Et puis, impossible de lire The Economist à moins de débourser 29 $ pour 12 semaines (c’est la promo du moment), et le New York Times exige de ma part 1 $ par semaine.

Il ne s’agit ici que d’une petite portion des médias en ligne que je consulte sur une base régulière. Je vous épargne la liste des publications plus spécialisées qui, elles aussi, m’invitent poliment à passer à la caisse.

Merde, quel salaire devrais-je gagner, demain, pour assouvir ma curiosité ? 

D’un lecteur infidèle de dizaines de médias d’information, un tas de médias m’invitent aujourd’hui à rejoindre leur église.

L’heure des choix a sonné

Depuis que le Web existe, on nous a vendu l’idée de la gratuité. Et avec les médias sociaux, devenus la principale source d’information pour une majorité de gens, on s’est habitué à butiner d’un site d’information à l’autre, au gré des partages et de retweets.

Dans une semaine donnée, on peut ainsi se retrouver à lire des articles provenant de 10, 20, 30 sources différentes. Des sites parfois peu recommandables cela dit, mais c’est un autre débat.

On s’est habitué à laisser traîner notre attention un peu partout. 

C’est ce comportement que les murs payants remettent en question. En tant que consommateur d’information, on nous demande maintenant de faire des choix. Notre budget mensuel dédié à l’information déterminera à quelle(s) enseigne(s) on pourra loger. 

Si je ne peux me permettre que de payer Le Devoir, je ne vais lire que Le Devoir. J’exagère pour mieux illustrer, mais c’est essentiellement ce qui pourrait se produire.

Or, si les murs payants se multiplient, quel sera l’avenir de la consommation d’information ? J’ose quelques prédictions :

  • Les médias derrière un mur payant se mettront au service de leurs lecteurs, et non au service du « clic ». Ça, c’est une bonne chose.
  • L’idée d’un mur payant est assez simple : revenir à un modèle d’affaires traditionnel, au temps où les lecteurs s’abonnaient à un journal, car il n’y avait pas vraiment d’autres options sur la table. L’ennui, c’est que de nos jours les « autres options » sont très, très nombreuses.
  • Les médias en ligne payants pourraient sortir du champ de vision du grand public. Les médias sociaux sont désormais incontournables pour la notoriété des marques médias. Mais qui partagera sur Facebook un article payant, en sachant qu’une majorité de ses « amis » ne pourront le lire ? Pour les médias en ligne payants, recruter de nouveaux abonnés risque d’être une tâche plus ardue et plus coûteuse désormais.
  • Pour recruter de nouveaux abonnés, justement, les médias payants devront miser sur des éléments distinctifs : des choses qui ne sont pas offertes par les médias gratuits (qui sont encore nombreux). Quels éléments ? Pour l’instant, on mise surtout sur la rigueur, la qualité de l’information. Le paradoxe, c’est que dans le marché francophone au Canada, pour donner un exemple local, Radio-Canada est la marque média qui obtient la plus haute note en ce qui concerne la confiance du public : 80 %. Et tout est gratuit. Viennent ensuite TVA Nouvelles/LCN (77 %, gratuit) et La Presse (74 %, aussi gratuit). En somme, les médias payants ont une sérieuse concurrence (gratuite) à affronter.
  • Non seulement y a-t-il une concurrence du côté des médias gratuits, mais les médias payants sont aussi en concurrence avec tous les autres services qui cherchent à nous vendre un abonnement mensuel pour du contenu en ligne : Netflix, Crave, Disney+, Apple Music… Tous ces services se « battent » sur la même plate-forme. Or, le divertissement passe loooooooin devant la consommation de nouvelles dans le cœur du public. Dans le 2018 Digital News Report du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’Université Oxford, quand on a demandé aux Canadiens de choisir un seul abonnement payant pour du contenu en ligne, 40 % ont choisi un service de diffusion en continu (ex.: Netflix), 10 % un service de musique en continu… et 9 % un abonnement à un média en ligne (chez les Canadiens de 18 à 34 ans, c’est plutôt 4 %).

Il va sans dire que ces murs payants qui poussent un peu partout sur le Web représentent un modèle d’affaires adapté à la frange limitée de lecteurs « réguliers » d’un média. Ils représentent cependant un modèle décevant et inadapté à la vaste majorité de lecteurs infidèles que nous sommes progressivement devenus depuis les 20 dernières années.

Alors, quelles solutions pour les infidèles ?

Ce sera le sujet d’une prochaine chronique.


PUBLIÉ LE 08/09/2020