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«On considère désormais la vérification des faits comme un geste politique.»

La guerre est ouverte entre certains réseaux sociaux et Donald Trump. Vincent Raynauld, professeur adjoint au Département de communication d’Emerson College nous explique les dessous de ces affrontements.

Trump Twitter
Photomontage : Les écrans

Dans les dernières semaines, le président des États-Unis a reçu des avertissements de Twitter, où il est suivi par plus de 80 millions d’abonnés, quant à des messages considérés comme faisant l’apologie de la violence ou contenant des faits non vérifiés. Twitter refuse traditionnellement de censurer les tweets des responsables politiques au motif qu’ils seraient d’intérêt public. Si le réseau social a mis à jour à l’automne 2019 sa politique, il n’est pas intervenu pendant les mois qui ont suivi. Qu’est-ce qui a changé la donne ces derniers jours ?

Vincent Raynauld : « Premièrement, on a vu qu’au sein de l’opinion publique et du système politique américain, de plus en plus de gens manifestent et dénoncent le comportement de Donald Trump. Je crois qu’une partie de la décision de Twitter est donc une opération de relations publiques, alors que ses utilisateurs lui demandent de plus en plus d’agir. Aussi, Trump a vraiment poussé l’enveloppe dans les dernières semaines et a adopté un langage encore plus belliqueux, ce qui a probablement forcé la main à Twitter. »

En mars, Twitter a aussi annoncé qu’il supprimerait les contenus constituant « un appel clair à adopter un comportement pouvant directement créer un risque pour la santé ou le bien-être des personnes. » Ce contexte lié à la crise sanitaire a-t-il eu un impact ?

« Oui, c’est une accumulation avec le contexte sanitaire, économique, politique et social ainsi que les manifestations récentes. Dans les derniers jours, Snapchat a aussi décidé de ne plus faire la promotion de Donald Trump sur sa plateforme. Il y a vraiment un changement de ton de la part des réseaux sociaux actuellement. Facebook fait maintenant face à des pressions de la part des utilisateurs et même de ses employés, alors que certains ont décidé de ne pas se présenter à leur travail pour montrer leur opposition à Zuckerberg. »

Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, continue de dire que les plateformes ne doivent pas être des « arbitres de la vérité » dans le cadre du débat public, et que les utilisateurs peuvent juger eux-mêmes de la pertinence des messages qui sont publiés sur la plateforme. Que pensez-vous de cela ?

« L’ironie, c’est que Facebook a toujours été beaucoup plus agressif que les autres plateformes lorsqu’il s’agit de bannir des contenus et de fermer des comptes. Après le massacre qui a eu lieu dans les mosquées en Nouvelle-Zélande, Facebook a déployé beaucoup d’efforts pour s’assurer que le contenu publié respecte certaines règles et tendances. »

Donc, quand c’est du contenu créé par le public, la censure s’applique, mais pas lorsqu’il s’agit de dirigeants politiques ?

« Exactement. C’est une vision différente de celle de Twitter. On voit souvent ces plateformes comme des forums citoyens où les gens peuvent s’exprimer, faire des actions, s’engager. Mais l’autre point de vue existe aussi, à savoir que les réseaux sociaux peuvent être considérés comme des lieux essentiellement privés puisque chacun fait appliquer ses propres règlements et conditions d’utilisation. Elles détiennent donc un contrôle sur l’information qui y est publiée. La dichotomie entre Facebook et Twitter, qui était également intervenu auprès de Bolsonaro au Brésil, illustre très bien ces deux visions. Je crois que Facebook est très frileux à mettre en place des mesures et joue un jeu beaucoup plus politique que technologique. »



Trump invoque la liberté d’expression pour refuser tout signalement ou censure de ses tweets et accuse Twitter d’activisme politique. Peut-on lui donner raison sur ce point ?

« Aux États-Unis, le 1er Amendement qui protège la liberté d’expression est très important. D’une certaine manière, oui, Twitter remet en question les propos de Trump, mais d’un autre côté, aucun des gazouillis n’a été effacé, on peut toujours les consulter. La plateforme met en doute la véracité des faits divulgués, certes, mais il s’agit de mettre les utilisateurs en garde contre un discours belliqueux ou haineux. Par ailleurs, tout est devenu politique avec Trump. Si on prend l’exemple du port du masque, qui est une question de santé publique, Trump a réussi à politiser ça en attaquant Joe Biden, notamment. Il fait la même chose avec Twitter et la vérité : on considère désormais la vérification des faits comme un geste politique. »

C’est une façon de galvaniser sa base électorale ?

« Absolument. Il y a une approche totalement utilitaire sur le plan politique. Il va utiliser tout ce qu’il peut pour renforcer ses appuis, et soyons honnêtes, cela fonctionne. Sa base politique n’a jamais été aussi galvanisée, mais il perd des points auprès des républicains modérés et de certains conservateurs, selon les derniers sondages. » 

Trump a signé un décret présidentiel qui s’attaque à la Section 230 du « Communications Decency Act » pour limiter la protection des réseaux sociaux. Il n’a pourtant pas le pouvoir de faire cela.

« Trump se présente comme un président ayant des pouvoirs illimités, alors que c’est complètement faux. C’est du populisme. Beaucoup de gens considèrent le populisme comme une idéologie politique, mais je vois cela comme une approche de communication politique. Donald Trump cherche toujours des ennemis sur qui diriger l’attention, que ce soit la Chine, les médias, les immigrants et maintenant les réseaux sociaux. En attendant, on ne parle pas présentement du fait que des millions d’Américains sont au chômage et infectés par la COVID-19. »

Comment voyez-vous l’avenir du rôle des réseaux sociaux dans le jeu politique mondial ?

« Au cours des dernières années, les gens ont de plus en plus coupé le cordon avec les médias traditionnels au profit des réseaux sociaux, particulièrement en Amérique du Nord. Dans mes cours, je remarque que les étudiants n’ont plus d’abonnements aux journaux. Les réseaux sociaux sont désormais des endroits où le programme politique se dessine. Par exemple, Trump va souvent être capable de changer l’ordre du jour des médias pour toute la journée avec un seul gazouillis. Chez les moins de 35 ans, les médias sociaux sont devenus la principale source d’information politique. Je crois donc qu’ils jouent un rôle clé dans la capacité du citoyen de s’exprimer, et prendront encore plus d’importance dans les prochaines années. »

Il y a quand même eu beaucoup de désinformation avant et pendant la pandémie, sur ces plateformes. Cela ne doit-il pas être davantage contrôlé ?

« On parle souvent de responsabilité sociale de l’entreprise, c’est-à-dire que les firmes ont un devoir de contrôler la qualité des discours et l’information qui est divulguée sur leurs plateformes. Oui, elles doivent faire plus d’efforts, mais ce qui est très important selon moi, c’est d’éduquer les gens au fonctionnement des médias sociaux, aux fausses nouvelles, à la vérification des faits et à la crédibilité d’une source d’information. »

Les médias d’information traditionnels ne jouent-ils pas un rôle d’équilibre face à cette désinformation ?

« C’est certain, mais je crois que les gens recherchent une relation plus personnelle avec la source d’information. Les lecteurs recherchent une livraison de l’information plus informelle, d’où le succès des réseaux sociaux qui mettent l’accent sur l’identité et les interactions sociales. Les discours de Trump sur Twitter sont très personnels et ne respectent pas les normes du discours politique habituel, une approche très appréciée par ses supporters. Peut-être que les médias traditionnels devront revoir leur façon de faire pour avoir ce même impact et s’adapter aux attentes du public. »


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Pascaline David

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