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Ces médecins qui osent rétablir les faits dans les médias sociaux

Publié le 07/08/2020 | par Marie-Eve Shaffer

Les médias sociaux donnent lieu à des dérapages. Pendant la pandémie de COVID-19, des médecins s’interposent dans ce terrain fertile aux débats stériles. Qu’est-ce qui les pousse à intervenir pour rétablir les faits, au risque de recevoir une volée de bois vert ?

Le Dr Alain Vadeboncoeur, en train de démontrer que
le port du masque
n’empêche pas l’oxygène de passer.

Le Dr Alain Vadeboncoeur est très actif dans les médias sociaux depuis le début de la pandémie, que ce soit sur Twitter ou Facebook. Il partage des informations sur les consignes sanitaires et la progression du virus. Il réplique aussi aux internautes qui publient de fausses nouvelles. Les débats les plus polarisants, tels que ceux portant sur le port du masque ou les vaccins, ne le rebutent pas.

« Tant que ce ne sont pas des énergumènes qui cherchent le trouble, j’ai tendance à vouloir discuter, avoue l’urgentologue de l’Institut de cardiologie de Montréal. Souvent, c’est peine perdue, mais parfois, il y a un bout de chemin qu’on peut faire. »

« Si on ne prend pas la parole, comme professionnel, le terrain sera occupé par des discours souvent non fondés, poursuit-il. À mon avis, on a une responsabilité de prendre la parole, malgré les difficultés que posent les médias sociaux et certains individus. »

Même son de cloche de la part du Dr David Lussier, de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, qui intervient régulièrement dans les médias sociaux, notamment pour nuancer des propos, corriger des écrits ou questionner des internautes.

« Ma motivation, c’est d’informer le public, mais aussi de défendre des causes qui me tiennent à cœur, dont celle des personnes âgées, mentionne le Dr Lussier. Au début de la pandémie, attirer l’attention sur les problèmes vécus dans les CHSLD, c’était important pour moi. »

Qui plus est, ce qui s’écrit dans les médias sociaux est souvent repris dans les médias traditionnels. « Et là, ça peut avoir un impact », souligne le gériatre.

L’expertise c. l’opinion

Le Dr Lussier s’est doté d’un code de conduite dans les médias sociaux. Par exemple, il ne donne aucun conseil médical, et ce qu’il écrit, il peut aisément le répéter à un journaliste ou à un de ses patients. « Si je n’ai l’expertise, je ne vais pas en parler », précise-t-il. 

Le pédiatre du CHU Sainte-Justine, le Dr Jean-François Chicoine, qui contribue essentiellement aux médias sociaux de son établissement de santé et de l’entreprise privée Le monde est ailleurs, à laquelle il collabore, fait aussi une différence entre son opinion et son expertise dans les médias sociaux.

« Quand je n’étais pas d’accord avec les autorités de santé publique, je ne le disais pas, mais quand je voyais qu’elles oubliaient les enfants et les adolescents, j’ai eu envie de parler. C’est mon expertise », mentionne-t-il.

« Avec l’Association des pédiatres du Québec, on a réussi à faire abolir la consigne de distanciation physique des deux mètres dans les services de garde, ajoute le médecin. Ç’a pris six semaines pour y arriver, mais tout ce qu’on a diffusé a été très utile. »


Jean-François Chicoine

« Ça fait 35 ans que je fais des communications et ça fait deux ans que je reçois des menaces de mort. »

-Dr Jean-François Chicoine


Cibles des trolls

Même si ses interventions dans les médias sociaux sont très limitées et que chacun de ses mots est pesé, le Dr Chicoine n’est pas épargné par les trolls. Il donne l’exemple d’une capsule vidéo, publiée sur la page Facebook du CHU Sainte-Justine, dans laquelle il donnait des explications sur les vaccins. Elle a suscité des commentaires grossiers, voire violents. « Ça ne m’amuse pas ce bruit de fond et cette agressivité, fulmine-t-il. Ça fait 35 ans que je fais des communications et ça fait deux ans que je reçois des menaces de mort. »

Le Dr David Lussier a aussi été la cible d’internautes agressifs, tout comme le Dr Vadeboncoeur, qui reste généralement de marbre devant ces attaques. « Quand tu as fait 30 ans d’urgence, tu as une certaine immunité contre les commentaires agressifs, dit-il. Mais quand on attaque mon intégrité, je vais me défendre. »

L’image de l’urgentologue a été reprise dans de fausses publicités circulant dans les médias sociaux. Le Dr Vadeboncoeur estime que cette tromperie est attribuable à sa présence importante dans l’univers virtuel. « C’est un effet secondaire que je n’avais pas vu venir, admet-il. J’ai avisé la police, mais c’est très difficile de faire retirer ces publicités. »

Les publications des professionnels de la santé analysées

Une étude de l’Université du Texas à Austin a relevé que les professionnels de la santé qui luttent contre la désinformation dans les médias sociaux réfutent généralement les fausses nouvelles en répliquant directement à l’auteur ou en publiant des informations provenant de sources fiables sans confronter l’internaute mal informé. Ces deux stratégies entraînent un haut taux d’engagement, mais la première suscite davantage d’accrochages.

L’auteur de l’étude américaine, le Dr ​​​John Robert Bautista​, souligne que des études plus poussées permettraient d’identifier les mécanismes qui empêcheraient le public de tomber dans le panneau de la désinformation.

Une étude réalisée par l’Université de McGill et l’Université de Toronto a déjà trouvé une partie de la réponse : en étant davantage exposé aux médias sociaux qu’aux médias traditionnels, un internaute est plus enclin à croire à des théories bidon pendant la pandémie de COVID-19 et à ne pas respecter les consignes sanitaires.


Marie-Eve Shaffer