Les écrans

Du temps d’écran bien investi

En avez-vous assez d’être bombardé de mauvaises nouvelles?

Steve Proulx

Depuis plus d’un an, les médias nous font chaque jour le bilan des nouveaux cas, des morts, des nouvelles éclosions de COVID-19, des nouvelles mesures sanitaires. La pandémie et son flot ininterrompu de mauvaises nouvelles auront fini par faire de nous des experts en épidémiologie. Mais pour plusieurs, ce n’est pas une vocation.

Bombes Mauvaises nouvelles
Illustration : Monsieur Prout

Si on m’avait dit il y a un an que je saurais aujourd’hui ce qu’est l’ARN messager, un faux positif et une thrombose veineuse, que j’aurais une préférence pour tel fabricant de vaccins et que je connaîtrais la différence entre un masque chirurgical et un masque N95…

Voilà le résultat de 14 mois d’actualités pandémiques. Et ne me lancez pas sur le passeport vaccinal!

Il est rare qu’un sujet d’actualité survive au-delà de 24 heures. La COVID-19 occupe pourtant le devant de la scène depuis mars 2020 — avec une petite pause cet automne pour dire «You’re fired!» à Donald Trump.

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 8 mai. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Des signes de saturation

Forcément, en tant que public, on peut ressentir l’envie d’entendre parler d’autre chose.

D’ailleurs, quelques semaines seulement après le début de la pandémie, le public montrait déjà des signes de saturation envers les mauvaises nouvelles concernant la COVID-19.

Mi-avril 2020, le Nieman Lab révélait qu’aux États-Unis, après un pic de visites sur les sites de nouvelles en mars, l’intérêt du public pour la COVID-19 avait déjà commencé à fléchir.

Depuis, on a eu droit à une pléthore de reportages, d’articles et de chroniques sur le sujet. Chaque variant a eu ses 15 minutes de gloire, chaque théorie du complot a été réfutée, chaque mesure sanitaire a été expliquée, décortiquée, analysée, débattue.

L’anatomie d’une nouvelle

Selon ce qu’on enseigne dans les écoles de journalisme, pour qu’une information devienne une nouvelle, il faut qu’elle soit d’actualité, d’intérêt public, mais aussi qu’elle ait un angle humain et/ou nouveau.

Le facteur «nouveauté» est déterminant, car lorsqu’on doit couvrir un sujet qui s’étire sur une aussi longue période, il faut trouver quelque chose d’original à raconter. Chaque jour. Quel est l’impact de la COVID-19 sur les agriculteurs? Sur les communautés autochtones, les animaux de compagnie, les travailleuses du sexe, l’industrie des fleurs coupées?

Cette dernière année, chaque pierre a été retournée.

Les choses sont ainsi, car les journalistes ne peuvent pas se contenter de répéter ad nauseam les règles sanitaires en vigueur, comme le font les autorités de santé publique. La bête de l’information mange du neuf, au détriment parfois de l’intérêt public… ou de l’intérêt DU public.



Une soif de bonnes nouvelles

Au printemps dernier, le rapport L’État des médias de Cision mentionnait déjà le phénomène de fatigue envers les sujets liés à la pandémie. Voici ce qu’on pouvait d’ailleurs lire dans ce rapport qui s’adresse aux professionnels des relations publiques: «Un journaliste a mentionné que la popularité des articles qui ne concernent pas la COVID-19 augmente. […] Si vous avez un sujet à saveur locale qui fait chaud au cœur, n’hésitez pas à le présenter.»

L’édition 2021 du même rapport, publié il y a quelques jours, poursuit sur cette lancée en affirmant que «le public et les journalistes ont maintenant soif de nouvelles positives».

La lassitude envers les mauvaises nouvelles de la pandémie concerne d’ailleurs autant le public que les journalistes qui doivent, jour après jour, couvrir les multiples conséquences du virus.

Des journalistes interrogés pour préparer ce rapport se sont dits déchirés entre la nécessité de couvrir la COVID-19 et celle d’aborder d’autres questions actuellement négligées.

Ils ont aussi mentionné la difficulté à bien faire leur travail alors que l’essentiel de l’information concernant le sujet de l’année provient des gouvernements; elle est livrée au Québec lors des fameux points de presse de François Legault.

Difficile d’offrir à son lectorat quelque chose d’original et d’inattendu quand tous les journalistes sont contraints de travailler à partir de la même matière. Les scoops fleurissent assez peu dans de telles conditions.

Baisse de la confiance envers les médias

La confiance du public envers les médias s’est détériorée cette année, et cela ne me surprendrait pas que la pandémie soit à pointer du doigt.

Il y a bien entendu toute cette frange de la population qui ne croit plus les médias et préfère les «faits alternatifs» ou faire leurs propres recherches. Mais il y a aussi tous ces gens qui respectent les mesures sanitaires et qui ont surtout envie de se faire raconter d’autres histoires, d’entendre des nouvelles positives.

Les médias se retrouvent donc devant un vrai dilemme. Ils doivent couvrir la pandémie, c’est une nécessité. Ne pas en parler serait contraire à leur mission d’informer le public. L’ennui, c’est que ce même public commence à montrer des signes d’écœurantite.

Vivement qu’on passe à autre chose.


PUBLIÉ LE 26/05/2021


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