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Du temps d’écran bien investi

Martine Delvaux, l’antiféminisme et les trolls

Pascaline David

Plus d’un an après un passage remarqué à l’émission Tout le monde en parle, l’auteure et professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Martine Delvaux reçoit encore des commentaires haineux sur les réseaux sociaux.

Photo : Valérie Lebrun

Avant même la sortie de son essai féministe Le Boys club, qui traite de la manière dont le pouvoir s’organise entre hommes, Martine Delvaux a dû faire face aux trolls. Des chroniqueurs de presse ont été les premiers incitateurs et catalyseurs de haine à son égard. « En 2015, Richard Martineau avait réagi violemment à une lettre d’opinion que j’ai écrite sur le film Le Mirage, ce qui a provoqué une rafale de messages haineux et sexualisés à mon égard », souligne-t-elle.

Pour Martine Delvaux, dès qu’une femme ose s’en prendre à la position qu’occupent les hommes blancs dans la société, ces derniers, qu’ils soient privilégiés ou non, vont s’opposer à une soi-disant haine des hommes. Les arguments avancés contre les discours progressistes relèvent toujours de la même rhétorique de renversement des problématiques. Par exemple, le racisme anti-blanc et le sexisme anti-homme sont constamment évoqués.

« Il y a une misogynie et un antiféminisme rampants sur les réseaux, estime-t-elle. Beaucoup ont du mal à comprendre la notion de système et imaginent qu’on les attaque personnellement. »

Si les messages haineux sont moins récurrents aujourd’hui, ils n’en sont pas moins violents. « Ce sont toujours les mêmes insultes que l’on sert aux féministes : mal baisée, idiote », illustre-t-elle.

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Woke à toutes les sauces

Récemment, Martine Delvaux s’est positionnée dans le débat sur la liberté académique et l’ingérence politique dans les universités. Elle a subi une vague de commentaires haineux à laquelle elle ne s’attendait pas du tout.

« Je suis désormais catégorisée dans le camp des woke, donc le fait que je défende les étudiants et fasse appel aux théories du genre donne l’occasion à ces gens de revenir à la charge », analyse-t-elle.

Désormais galvaudé, le terme woke ne veut plus rien dire, selon elle, puisqu’il est associé à tout et n’importe quoi : la gauche, les personnes racisées, les jeunes et tutti quanti. « Il semble matérialiser une opposition à toutes ces voix qui oseraient critiquer le monde dans lequel on vit et le système », observe-t-elle.

Réseaux à double tranchant

Pour l’auteure, les réseaux sociaux sont à la fois le poison et le remède. Il s’agit d’un formidable moyen de communication, notamment pour les gens marginalisés qui y trouvent une voix, mais aussi pour briser l’isolement.

Toutefois, ils font ressortir le pire des comportements humains. Martine Delvaux n’a pas remarqué de différence notoire entre les messages reçus avant ou après la crise sanitaire mondiale, mais plutôt depuis l’avènement de Donald Trump, qu’elle nomme le « troll en chef ». « Il se servait des réseaux, surtout Twitter, pour diffuser sa haine et pour gouverner, croit-elle. Le bannir pour toujours serait un geste fort. »

La professeure fréquente d’ailleurs peu Twitter, où la perversité, voire la cruauté, s’exprime sans réserve. « Les pires trolls sont sur cette plateforme, ils se permettent des grossièretés impensables », estime-t-elle.

Elle est davantage active sur Facebook, en évitant de porter une trop grande attention aux commentaires haineux. Elle n’hésite pas à reporter les plus violents et, parfois, à republier leurs messages pour les dénoncer.

Cas par cas

Répondre aux trolls demande de l’énergie et n’est pas toujours efficace dans une ère de post-vérité et de mésinformation massive. Martine Delvaux préfère alors adapter sa façon d’agir à chaque situation, le plus souvent en fonction du degré de violence auquel elle doit faire face.

« Un homme m’envoyait des messages d’une rare vulgarité l’an passé, raconte-t-elle. J’ai eu un échange avec lui et de fil en aiguille, il a changé d’avis. C’est très rare. »

Il est évidemment impossible de faire cela avec tout le monde, surtout lorsque l’on est submergé par des torrents de haine. « Les trolls cherchent souvent l’attention et si on leur donne trop, on mord à l’hameçon, dans un sens », nuance-t-elle.

Malgré tout, Martine Delvaux ne jette pas l’éponge. « Il arrive que je sois découragée, souligne-t-elle. Mais je continue à avancer, à m’exprimer et à penser au long terme. »

Voilà 25 ans, la question de transidentité et les théories du genre étaient encore inconnues du grand public. Une preuve que si la bataille n’est jamais gagnée, certaines choses changent progressivement.

+

En novembre 2020, Martine Delvaux a remporté le Grand Prix du livre de Montréal pour son essai Le boys club.


PUBLIÉ LE 07/03/2021


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