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Quand Marie-France Bazzo radiographie nos médias

Philippe Couture

L’animatrice et productrice Marie-France Bazzo analyse et écorche nos médias, à l’aune de la société québécoise en pleine crise de polarisation des opinions. Entrevue.


«C’est un livre que je n’aurais jamais pu écrire il y a 25 ans, ni même il y a 10 ans. J’avais trop à perdre.»

-Marie-France Bazzo


Votre essai arrive à un moment agité de l’histoire des médias, mais dans une période plus calme de votre carrière. Pourquoi maintenant ?

Marie-France Bazzo : « Il s’agit avant tout pour moi de réagir à ce que je considère comme un trop-plein d’humeur et d’opinions dans les médias, un phénomène auquel j’ai moi-même abondamment participé ces dernières années. Notamment au micro de Paul Houde au 98,5. J’ai fini par être tannée de m’entendre moi-même donner trop d’opinions sur tout et sur rien, c’est dire. Ce constat au sujet de moi-même, j’ai vite pu le faire au sujet de nos médias en général, qui se coupent de ce que les gens veulent vraiment lire et entendre en favorisant des points de vue tranchés et spectaculaires et en donnant toujours le micro aux mêmes personnes. »

Vous vous appuyez sur votre vécu médiatique tout en tentant de prendre de la distance. Comment tenir cette posture un peu vertigineuse ?

M.-F. B. : « C’est un livre que je n’aurais jamais pu écrire il y a 25 ans, ni même il y a 10 ans. J’avais trop à perdre. Il m’est néanmoins tout à fait impossible de produire un essai de facture universitaire qui tenterait une posture neutre. C’est un livre hautement subjectif et écrit au je, parce que je suis profondément impliquée dans la vie médiatique québécoise. Mais, il est aussi écrit au nous, parce que c’est impossible de faire autrement. Les médias sont un fil conducteur de cette société, un outil pour mieux tisser le social et pour donner aux citoyens les clés de compréhension du Québec. C’est ce rôle que les médias ne remplissent pas toujours au mieux. »

C’est la télévision qui attire le plus vos foudres. Pourquoi faut-il encore se battre pour une bonne télé ?

M.-F. B. : « Parce que c’est encore pour financer cette télé-là qu’on paie nos impôts. Elle est encore partie constituante de notre tronc commun médiatique. Elle a encore beaucoup d’influence au Québec. C’est un endroit commun que nous possédons et qu’il faut chérir, même s’il est moins vibrant et moins rassembleur qu’avant. Je pense qu’avant de tirer la plogue, il faut essayer de nouvelles affaires. Et la télé fait exactement le contraire. Elle ne profite pas de la période actuelle de crise pour se réinventer et devenir plus exigeante envers elle-même ; elle fait plutôt du nivellement par le bas et ressuscite toujours les mêmes vieilles idées. On a une occasion de cesser de se fier seulement à des indicateurs comme les cotes d’écoute, qui ne font que refléter le désintéressement des gens. Les cotes d’écoute ne veulent plus rien dire si la télé ne propose jamais de contenus différents. Ce qu’elles mesurent n’est pas signifiant. »

Vous insistez beaucoup sur le phénomène de polarisation. Que doivent faire les médias pour mieux y répondre ?

M.-F. B. : « Il faut que les médias ancrent dans notre contexte ces nouveaux questionnements, par exemple sur le racisme systémique, qui opposent les identitaires et les diversitaires. Ils doivent prendre en considération qui nous sommes vraiment, en reflétant la vraie diversité des points de vue et la vraie palette de nuances qui existent dans notre société. Une telle polarisation existe partout en Occident, mais, au Québec, le débat ne peut pas se déployer exactement selon les mêmes termes qu’ailleurs. On a notre propre histoire et notre propre rapport à ces questions. Il faut aussi prendre en considération la petitesse de notre société, ce qui envenime les tensions : on est juste 8 millions et le clash entre les opinions peut être plus violent qu’ailleurs, car il y aura toujours un oncle ou un collègue avec qui on est en désaccord. On ne peut pas argumenter en silo. Il faut oser discuter vraiment avec ses opposants. Pour cette raison, je pense que les médias doivent être plus ouverts à la diversité, certes ethnoculturelle, mais aussi à la diversité de classe sociale, à la diversité générationnelle, à la diversité des postures de réflexion. Plus de nuances et de tons de gris ne feront jamais de tort. »



Vous voudriez aussi que les militants, des deux côtés, soient davantage invités par les médias à se confronter.

M.-F. B. : « Oui ! J’aimerais entendre des woke qui parlent à des identitaires et qui se parlent vraiment, face à face, dans un même média ou une même émission. Présentement, ça se passe en silo, et chaque camp refuse de parler à l’autre, voire nie la validité de la présence de l’autre dans la discussion. Toute la conversation sur le mot en N, par exemple, montre bien une nouvelle génération très braquée dans ses positions, et des adversaires qui le sont tout autant. C’est très bien, c’est un moment de tension et de radicalité qui est nécessaire pour que s’imposent dans notre société ces nouvelles manières de voir le monde. Elles vont rester et il faut les intégrer à notre conversation démocratique. Mais à long terme, la polarisation actuelle sera invivable. Il faut faire de la place pour un débat équilibré. »

Vous identifiez l’affaire SLAV comme déterminante. Comment cet événement est-il, à vos yeux, à ce point signifiant ?

M.-F. B. : « Pour moi, c’est vraiment un événement fondateur. Avant, la nouvelle grille de lecture du monde portée par ces militants ne faisait son chemin dans notre société que par épiphénomènes, de manière très parcellaire. Avec l’affaire SLAV, tout s’est concentré : on a vu ce discours s’articuler pour la première fois par des militants organisés qui ont forcé tout le monde à se positionner. L’affaire SLAV incarne un changement de paradigme, invitant dans notre conversation collective de nouvelles notions. Les médias ont dû intégrer ces nouveaux axes de réflexion de notre société en un temps éclair. La table était mise pour ce qui allait suivre. »



Vous avez en outre l’impression que nos médias ne savent pas débattre. Qu’est-ce qui cloche tant ?

M.-F. B. : « Un vrai débat est une conversation certes musclée, mais néanmoins tissée d’écoute. On y écoute son adversaire, et on peut se permettre d’être ébranlé par un argument, de laisser sa réflexion être enrichie par un argument de l’autre. Nos médias ne favorisent pas cela, car ils aiment le show. Ils voient souvent le débat comme un divertissement : un affrontement dont le seul but est que le ton monte. Il faut pourtant faire des débats pour ceux qui nous regardent et qui ont besoin d’être informés et nourris pour vrai. Personnellement, j’aime beaucoup l’émission C’est dans l’air, en France, qui me semble le mieux réussir cet exercice. »

Vous critiquez aussi l’omniprésence d’un humour qui sert de fuite aux contenus plus musclés…

M.-F. B. : « Les Québécois ont un rapport particulier à l’humour. Ils en sont particulièrement friands, et c’est un trait que j’aime bien de notre société. Mais, je trouve qu’on a aussi une forte tendance à utiliser l’humour comme une fuite en avant. Ça nous a été socialement utile pendant la déprime postréférendaire des années 1990. Ça nous sert à créer du lien entre les générations et avec les nouveaux arrivants. C’est un trait identitaire souvent positif, mais je pense qu’on est arrivés à un moment où on doit pouvoir aussi en voir les revers. Les médias me semblent parfois complaisants dans leur survalorisation des humoristes, qu’ils intègrent à toutes les émissions, tous les créneaux horaires, dans tous les rôles, et très souvent à l’avant-plan comme animateur. »

Vous intégrez à votre réflexion la question de la fiction québécoise à la télé. Pourquoi ?

M.-F. B. : « Parce que ça s’adresse fondamentalement aux mêmes gens. Ça parle au même monde. Parce que chaque télévore québécois nourrit sa vision du monde à la fois des émissions d’affaires publiques et des émissions de fiction. On est des êtres multiples, et on n’est pas des segments d’auditoire stables et monolithiques. Ma réflexion au sujet des séries est inspirée par la situation du Danemark, qui est comme nous une petite société nordique. J’admire la capacité du Danemark à produire moins de séries, mais des meilleures, qui reflètent la nordicité et élargissent le regard sur leur société, au lieu de raconter toujours la même histoire du Plateau Mont-Royal. Ils paient plus cher pour faire des tournages coûteux qui racontent mieux leur territoire. Le revers est qu’ils produisent une plus petite quantité de fictions. Mais elles rayonnent partout dans le monde et nous épatent tous. Je rêve de cela pour nous. »


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L’essai de Marie-France Bazzo, Nous méritons mieux, est paru aux Éditions du Boréal.


PUBLIÉ LE 14/11/2020