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Laurent Turcot: influencer l’histoire

Philippe Couture

En deux ans, ce prof d’histoire derrière la chaîne L’histoire nous le dira, a fait sa marque sur YouTube. Quel est le secret de son succès ? Entrevue.

Laurent Turcot, L'histoire nous le dira
Laurent Turcot, youtubeur-vulgarisateur, L’histoire nous le dira

Le cap symbolique des 100 000 abonnés est une étape importante pour tout youtubeur — que représente-t-ilpour toi ?

Laurent Turcot : « Je suis un professeur d’histoire qui cherche à intéresser le plus grand nombre à l’histoire; il va sans dire que cette barre symbolique m’a fait bien plaisir. Je suis fier de ce que je fais, j’aime chacun des contenus sur cette chaîne et c’est ce qui est le plus important pour moi. Mais je suis évidemment ravi que les abonnés soient au rendez-vous. Quand j’ai commencé, d’autres youtubeurs me répétaient qu’une ascension YouTube est vraiment comme un sprint, une étape à la fois, et pas du tout un marathon couru d’une seule traite. Ça a été le cas : la communauté s’est construite petit à petit et, au début de la chaîne en janvier 2018, le démarrage a été lent. La barrière symbolique des 100 000 abonnés est également importante parce que le compte devient alors validé par YouTube; une reconnaissance que j’apprécie. Personne ne sait vraiment toutefois si les comptes validés sont favorisés par l’algorithme. C’est un sujet dont je discute souvent avec Viviane Lalande (Scilabus), la seule autre vulgarisatrice québécoise sur YouTube, et ni elle ni moi ne sommes arrivés à percer les mystères de l’algorithme ! »

Tes abonnés ont particulièrement augmenté ces dernières semaines. Crois-tu que la pandémie a joué un rôle ?

« Indéniablement. Seulement en mars et avril, j’ai accueilli plus ou moins 35 000 nouveaux abonnés. Mon passage à Tout le monde en parle le 25 mars a aussi été capital : il m’a amené d’un seul coup 3 000 nouveaux abonnés. Tout cela a fait en sorte de déjouer mes pronostics. La chaîne comptait 58 000 abonnés il y a un an, et j’avais anticipé atteindre 85 000 vers la fin 2020. Ça a été une véritable explosion depuis le début du mois de février, que je n’avais pas vu venir. »

Ta chaîne attire un public québécois enthousiaste, mais également une proportion importante de Français et de francophones du reste de l’Europe. À ton avis, s’adresser en partie à ce public européen est-il une condition du succès pour un youtubeur québécois, vu la petitesse de notre marché ?

« C’est une bonne question. Je n’ai jamais fait de choix éditoriaux pour attirer ce public précisément ni de compromis sur l’accent québécois. Mais je pense que c’est important de faire partie de cette communauté francophone et d’exister pleinement aux yeux de ce public avec qui on partage une langue et des traits culturels. Il y a là un public important : le réseau des youtubeurs de vulgarisation est très développé en France et fédère beaucoup de monde. Cela dit, je ne fais pas ça pour faire de l’argent ou pour être viral. Le seul impératif à mes yeux est de faire du bon contenu dont je suis fier. »



Parlons d’argent, justement. Avec 100 000 abonnés et des capsules qui dépassent parfois les 300 000 vues, la chaîne commence-t-elle à être profitable ?

« Non. Les vidéos ne rapportent jamais vraiment plus de 20 $ ou 30 $ chacune. Rien pour se mettre riche. C’est connu, les youtubeurs qui font beaucoup d’argent tirent plutôt leurs revenus des commandites et des produits dérivés. Ce que je ne ferai jamais. J’ai toutefois un compte de financement participatif sur Patreon, mais il me sert essentiellement à rémunérer les graphistes et autres collaborateurs avec qui je collabore parfois pour les visuels et les animations de ma chaîne. »

En deux ans, après avoir varié souvent les sujets et les formes, qu’est-ce qui a le plus évolué sur ta chaîne ?

« Je suis heureux de n’avoir jamais perdu de vue l’ambition de départ : offrir des contenus de vulgarisation et montrer qu’il y a un public énorme pour ce genre de contenu au Québec. J’ai amélioré beaucoup la technique, j’ai testé des formats courts et des formats longs, et c’est réjouissant de noter que, en fonction des sujets, les deux formes sont aussi efficaces l’une que l’autre. Ma vidéo sur la Révolution française dure 2 h 44 et elle a eu 320 000 vues. Les gens la visionnent en moyenne pendant 1 h 20 ! Pour moi qui ai aussi une excellente exposition médiatique à la radio, la chaîne est un ravissement parce qu’elle me permet de parler de sujets qui n’attirent pas l’attention des médias traditionnels ou de déjouer les formats courts de la radio. Il y avait aussi une lacune à combler en contenus télévisuels imagés au sujet de l’histoire : je tente d’ajouter humblement ma pierre à l’édifice. J’ai aussi l’impression d’être resté moi-même. Même si j’utilise parfois l’humour, j’ai résisté à un piège d’humour typiquement youtubesque dans lequel il est facile de tomber. »

Ton expérience de vidéaste a-t-elle eu une influence sur les cours que tu enseignes à l’Université du Québec à Trois-Rivières ?

« Bien sûr. En temps de confinement, j’ai clairement une longueur d’avance sur certains profs, devant la nécessité de construire des cours en ligne qui sont inventifs et passionnants. Dans ma pratique habituelle, je mélangeais déjà l’enseignement en présentiel à des contenus YouTube pertinents. Ma chaîne a aussi modifié mon rapport à la transmission ; elle m’a appris à enseigner de manière plus directe, sans tenter d’être utopiquement exhaustif comme le font souvent les profs de bonne volonté. En tant que prof, je me questionne aussi davantage sur le storytelling, j’essaie de mieux varier les manières de raconter. »

Ta manière « pop » de parler d’histoire a parfois fait sourciller les universitaires les plus puristes. À la lumière de ton succès, as-tu le sentiment que leur perception change peu à peu ?

« Il y aura toujours des académiciens pour me critiquer. S’ils considèrent que la vulgarisation est incompatible avec la recherche fondamentale, tant pis pour eux. La vérité est que notre mission de chercheur est d’agir sur les deux fronts. Je continue à être actif en recherche et à publier des travaux scientifiques qui restent dans l’ombre, tout en multipliant les apparitions médiatiques et en faisant de la vulgarisation sur YouTube. En faisant cela, je remplis tout à fait le rôle que doivent tenir les universitaires dans l’espace public. J’ai décidé de ne plus porter attention à ces critiques. Je préfère continuer à être dans l’action plutôt que de consacrer trop de temps à répondre à ces gens. »

Tu te nourris beaucoup de l’actualité pour choisir tes sujets et montrer comment l’histoire fait écho au présent. C’est l’une des clés du succès ?

« Indéniablement. Il faut travailler dans cette optique. Pour moi, faire écho à l’actualité est d’ailleurs un réflexe naturel et une évidence, même si je ne veux pas que cela devienne une tyrannie et m’empêche d’explorer aussi des sujets qui ne résonnent pas avec le réel immédiat. Une vidéo sur la grippe espagnole, par exemple, s’imposait clairement aux temps étranges que nous traversons. Elle a été très populaire. L’an dernier, j’ai été surpris de la popularité de ma vidéo sur l’épilation au Moyen-Âge, mais elle a bien marché parce qu’elle faisait écho au mouvement maipoils. En contrepartie, il arrive que le monde actuel entre en choc avec le contenu historique et m’occasionne une pluie d’insultes. C’est ainsi que les partisans du mouvement antivaccins m’ont traité de larbin après la diffusion de ma capsule sur l’émeute antivaccins de Montréal en 1885, ou que ma messagerie a été violentée après ma vidéo sur l’histoire du racisme. Je n’ai pas été épargné non plus par les Flat Earthers : j’ai reçu des menaces de mort après avoir publié ma capsule sur la terre plate médiévale. »

L’un des codes de YouTube que tu as aussi rapidement intégré est la collaboration avec d’autres YouTubeurs ou avec des invités de marque. Ça marche particulièrement ?

« L’époque où ces collaborations entraînaient un immense déversement d’abonnés d’un collaborateur à l’autre est révolue. L’impact de mes collaborations avec les youtubeurs français Nota Bene ou DirtyBiology est minime en termes de nouveaux abonnés ou de nombre de vues, mais elles sont importantes pour varier la dynamique de la chaîne, pour me stimuler moi-même et déplacer mes horizons, mais aussi pour créer un réseau d’entraide entre youtubeurs vulgarisateurs. C’est naturel de rechercher ce soutien. Je l’ai fait très rapidement, après seulement quelques semaines en solo, et ça s’est avéré salvateur. »

Pour suivre Laurent Turcot sur YouTube, c’est par ici.