Les écrans

Du temps d’écran bien investi

La fiction en vedette au Festival de la radio numérique

Philippe Couture

Bien ancré à Gatineau, mais avec des ambitions nationales et internationales indéniables, le Festival de la radio numérique (ex-festival Transistor), du 22 au 24 avril 2021, annonce une programmation au carrefour de la radio et des autres arts. On en profite pour parler fiction radio avec son directeur artistique, Julien Morissette.

Photo : Transistor

Ce seront trois jours bien remplis, sans temps mort. En optant pour une telle formule condensée, le cinquième Festival de la radio numérique (FRN) invite à un marathon de fictions radio, de conversations allumées, de documentaires radio et d’adaptations audionumériques d’œuvres théâtrales et littéraires, à écouter en ligne sur différentes plateformes.

Piloté par Transistor Média, l’événement couronne une riche année de possibles pour la création radio, alors que la pandémie a entre autres stoppé l’élan des arts vivants et ramené certains artistes de la scène, du cinéma et du monde littéraire dans l’ambiance feutrée et intimiste des studios de radio.

Ainsi, le festival accueillera la réalisatrice Ariane Louis-Seize (La peau sauvage) dans le « phare » de Signal nocturne, pour un épisode spécial de cette série balado coproduite par la Fabrique culturelle. En parallèle, les cinéastes Nicolas Lachapelle et Éloïse Demers-Pinard présenteront leur documentaire audio Par-delà la 138, qui fait notamment entendre les vents puissants de la Côte Nord. L’autrice Véronique Grenier s’entourera de la chanteuse KROY pour une soirée entrelaçant musique et littérature. De même, la poète innue Natasha Kanapé-Fontaine viendra passer une nuit dans le Vieux-Aylmer avec le directeur artistique du festival, Julien Morissette, pour lire des extraits et discuter de son livre Kuei, je te salue.

C’est finalement sous le signe d’une alliance féconde entre la radio et le théâtre que se couronnera le festival, avec la présentation de la performance radiophonique La bibliothèque interdite, de Denis Plante, Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens, en plus d’une carte blanche à la comédienne Camille Paré-Poirier, qui osera dévoiler des morceaux d’un spectacle en chantier intitulé Pauline.

En marge de l’annonce de la programmation 2021, on a posé quatre questions à Julien Morissette.

> LIRE AUSSI :
Fred Savard en balado : vive la liberté, vive l’indépendance

Au lieu de célébrer les contenus d’info ou d’humour, le FRN mise aujourd’hui sur la fiction radio et la création sonore. Pourquoi ?

Julien Morissette : « C’est le reflet de l’évolution de nos activités chez Transistor, qui est à l’image d’un accroissement réel de la place prise par les créations sonores et les fictions dans l’univers balado ces cinq dernières années. Notre festival avait entre autres effectivement misé, à ses débuts, sur des balados d’info ou d’humour : il y avait dans nos premières éditions un enregistrement devant public d’un épisode de balado sur l’entrepreneuriat, une édition spéciale de La soirée est (encore) jeune ou des contenus imaginés par les gars du podcast 3 bières. C’était déjà une époque qui paraît lointaine, où la fiction était encore le parent pauvre de la création audionumérique au Québec. Les choses ont bien changé. On évolue en même temps que le milieu, et il se trouve que la fiction, les formats plus littéraires, les créations sonores de tous genres ont foisonné depuis. »

Qu’est-ce qui explique que le Québec ait réussi en si peu de temps un tel rattrapage de son retard en fiction audio ?

J.M. : « Il y a eu une avancée sur trois fronts. D’abord sont apparus des producteurs de contenu indépendants qui ont osé jouer sur ce territoire. On en fait partie, mais on n’est pas les seuls. Puis, les diffuseurs publics comme Radio-Canada et Télé-Québec ont commencé à comprendre qu’il y avait là un espace à occuper. Ils s’y sont mis un peu tard, mais je ne leur lance pas la pierre. Il y avait jadis une conjoncture très défavorable qui les empêchait d’investir les sommes nécessaires à ces contenus parfois plus nichés, plus littéraires, qui sont coûteux à produire, l’air de rien, et qui sont moins écoutés que les contenus d’information et d’affaires publiques, dans la mesure où le public n’y est pas encore parfaitement habitué. Radio-Canada se remet depuis plusieurs années des coupes successives à son budget faites entre autres par l’ancien gouvernement Harper. Dans ce contexte difficile, elle avait pris du retard sur Radio-France ou la BBC par rapport à la création sonore et la fiction radio. Elle se rattrape assez bien ces temps-ci. Finalement, les organismes subventionnaires publics ont commencé à s’ouvrir à la création audionumérique et à accorder de plus en plus de subventions à ce créneau. On se trouve aujourd’hui dans un beau momentum. »

À vos yeux, cette conjoncture est une occasion de développer ce créneau en région et d’éviter la montréalisation. Comment ?

J.M. : « Je peux répondre à partir de la réalité de Transistor Média à Gatineau. Il y a un enjeu d’identité culturelle en Outaouais, région souvent vue comme un désert culturel à l’ombre des institutions culturelles fédérales d’Ottawa et de l’effervescence de la création franco-ontarienne, en plus de n’être pas si loin de Montréal. Depuis ses débuts, l’objectif du festival et de Transistor Média est de faire de Gatineau une ville du son, un pôle de création et de diffusion audionumérique. On dit souvent qu’on aime bien faire découvrir la radio numérique aux gens de l’Outaouais et faire découvrir Gatineau aux gens du milieu de la radio numérique ! Je pense en effet qu’on peut être très ancré en région tout en s’adressant d’emblée à un public national, sinon international. La région comme espace de création privilégié, mais des ambitions qui vont bien plus loin. »

Le festival abordera aussi le marché francophone outre-Atlantique. Sentez-vous un appétit pour le contenu québécois en Europe ?

J.M. : « On propose effectivement en ouverture de festival une conversation avec les filles de Louie Media au sujet du marché audionumérique francophone global et des occasions de collaboration transatlantiques. En balado, il y a des contenus locaux qui ont une résonance très forte à l’international. Je prends en exemple le travail de KCRW à Santa Monica, en Californie, qui met de l’avant des récits et réalités typiquement californiennes avec Welcome to LA ou Unfictional. J’ai un plaisir fou à rentrer dans ces univers, tout comme lorsque j’écoute Roman Mars me parler d’enjeux de design et d’architecture en Californie. Je sais aussi que nos séries Synthèses et Signal nocturne trouvent écho en France, mais il faut trouver de bons moyens de pousser ces contenus parce que le public européen est déjà assez gâté en production radiophonique. J’ai l’impression que plus notre écosystème audionumérique gagne en maturité, plus le marché de la francophonie s’intéressera à ce qu’on fait ici. Des projets comme Trafic, 3,7 planètes, La nuit Myra Cree, Transmission ou Le Casanova de Montréal méritent d’être entendues et célébrées partout dans le monde. On doit simplement s’outiller des bonnes ressources pour exporter et promouvoir ce travail. »

+

Le Festival de la radio numérique, produit par Transistor Média, se déroulera du 22 au 24 avril. À partir du Vieux-Aylmer, les activités sont diffusées gratuitement en ligne sur Facebook Live, radio web et ondes FM (en Outaouais).


PUBLIÉ LE 30/03/2021


VOIR AUSSI :
Fred Savard en balado : vive la liberté, vive l’indépendance

L’animateur revient sur trois saisons de radio décomplexée.

L’art du documentaire en balado

Morosité à l’image, renouveau à l’audio : l’ABC du documentaire audio

Des séries télévisées pour inspirer les auteurs de balados
Making a Murderer

Il n'y a aucune différence entre une bonne série télé et un bon balado.