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Être journaliste en 2020 : Face à la crise de confiance

Pascaline David

Tantôt glorifié, tantôt critiqué, le métier de journaliste a plus souvent qu’autrement mauvaise presse auprès du grand public. La profession, en pleine transformation, doit maintenant composer avec l’influence croissante des réseaux sociaux. Et les journalistes n’ont d’autre choix que de s’adapter.

« La confiance est perdue, il faut la regagner. »

-Jean-Hugues Roy, professeur à l’école des médias de l’UQAM


En 2020, les journalistes font face au défi quotidien de regagner la confiance du public, analyse le professeur à l’École des médias de l’UQAM Jean-Hugues Roy. « Depuis quelques années, beaucoup ont l’impression que les journalistes ne travaillent plus pour eux, mais pour les gains de leur employeur », lance-t-il.

Auraient-ils tendance à favoriser un certain consensus capitaliste, comme l’a montré le philosophe Noam Chomsky ? Selon Jean-Hugues Roy, on retrouve en tout cas aujourd’hui des éléments de ces discours critiques des médias dans les théories du complot.

« Leur doute initial est sans doute valide, mais c’est la suite de leur raisonnement qui pose problème, juge-t-il. Le fait est que la confiance est perdue et qu’il faut la regagner. »


Écoutez notre discussion avec Jean-Hugues Roy dans l’épisode 1 de la balado Les écrans.
Dans cette pandémie, la comédienne Lucie Laurier s’est illustrée en matière de désinformation…

Comment regagner la confiance du public

Si les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) reversaient une infime partie de leurs revenus aux médias, ce serait déjà un grand pas en avant, selon Jean-Hugues Roy. Cela permettrait d’embaucher davantage de journalistes pour alléger la charge de travail, et faciliterait la production d’une information plus qualitative.

Pour la rédactrice en chef de Ricochet, Gabrielle Brassard-Lecours, cette réhabilitation passe aussi par l’éducation aux médias. « On a de plus en plus besoin de justifier ce qu’on fait et comment on le fait, dit-elle. C’est très 2020. »

« Les gens doivent savoir qu’on a une méthode de travail, un code déontologique et que l’on doit suivre des étapes pour vérifier nos informations et la crédibilité de nos sources, souligne-t-elle. Tout ça prend du temps et n’est pas toujours rémunéré à sa juste valeur. »

> ALLER PLUS LOIN :
En 2018, l’American Press Institute proposait d’inclure dans les pratiques journalistiques des éléments concrets pour améliorer la littératie en matière d’information (news literacy).

Sortir des sentiers battus

Il est également nécessaire de sortir du moule, selon Gabrielle Brassard-Lecours. « Les médias moins dans l’actualité quotidienne peuvent aller au-delà du modèle d’affaires des cotes d’écoute », pense-t-elle.

C’est ce qu’elle tente de faire avec Ricochet. La rédactrice en chef a ainsi pu observer que le public est toujours partant pour lire des contenus plus longs et recherchés. Pour elle, il ne faut pas sous-estimer le lectorat.

« On n’est pas toujours obligé d’aller chercher le Québécois pogné dans un resort à Cuba à cause d’une catastrophe naturelle, illustre-t-elle. Peut-être que c’est aussi la raison de la crise de confiance : les gens sont tannés qu’on s’adresse à eux toujours de la même manière. »

Et il serait plus que temps d’embaucher davantage de journalistes issus des minorités visibles. Selon la journaliste, la diversité du public devrait aussi se refléter dans les médias.

En perpétuelle évolution

Les journalistes et les médias doivent donc s’adapter. Mais ce n’est pas nouveau, rappelle Jean-Hugues Roy en citant l’intellectuel canadien Marshall McLuhan : « The medium is the message. »

« Cela veut dire que de tout temps, le journalisme a été façonné par les médiums à travers lesquels il s’exprimait », rappelle le professeur. La profession s’est, de fait, transformée au gré d’inventions telles que la photographie, considérée comme une hérésie par la presse écrite à la fin du 19e siècle. Alors que la radio et la télé ont accéléré le rythme de travail des journalistes, ils doivent maintenant composer avec l’influence croissante des réseaux sociaux.

Dans ce contexte plus que jamais, « ça prend des professionnels de l’information pour faire un travail approfondi à temps plein, qui va plus loin que le journalisme citoyen permis par les nouvelles technologies », poursuit-il.

Un avenir incertain

Mathieu-Robert Sauvé abonde dans le même sens dans son essai Le journaliste Béluga : les reporters face à l’extinction (Leméac, août 2020). « Le public a encore besoin de personnes qualifiées pour transmettre des synthèses intelligibles », écrit-il.

Dans son livre, l’auteur compare d’ailleurs le sort des « prolétaires du savoir » que sont les journalistes à celui du pauvre mammifère marin du Saint-Laurent. Leur trafic maritime à eux, ce sont principalement la désinformation et les fausses nouvelles, qui les font nager à contre-courant dans les eaux de la méfiance.

Au bout du compte, il reviendra tout de même au public de faire son choix, d’après Mathieu-Robert Sauvé. Les plus pessimistes envisagent un scénario où les lecteurs continueraient « de s’alimenter en informations plus ou moins crédibles sur les réseaux sociaux ». Mais le public pourrait tout aussi bien les délaisser pour revenir vers des médias jugés plus fiables.

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À venir la semaine prochaine, la deuxième partie de ce texte : «Être journaliste en 2020 : Face à la précarité»


PUBLIÉ LE 03/11/2020