Les écrans

Le média en ligne des médias en ligne

L’information est-elle encore un «business»?

Steve Proulx

La concurrence des GAFA sur le front des revenus publicitaires semble amplifier une autre tendance : faute de pouvoir générer des revenus satisfaisants, de plus en plus de médias d’information se retirent tout simplement de la course aux profits

Journalisme en crise
Illustration : Jiw Ingka | Adobe Stock

Le plus récent État des lieux des médias québécois d’information, préparé par le Centre d’études sur les médias (CEM), le souligne : l’information attire plus de lecteurs, mais moins de revenus.

Quelques données tirées du rapport :

  • Environ 500 millions de $ ont « déserté les médias québécois pour Google, Facebook, Kijiji, LesPac.com et d’autres plateformes en ligne ».
  • S’il est vrai que le lectorat des quotidiens (imprimés et numériques) est « légèrement à la hausse » au Québec, l’augmentation est attribuable aux personnes de 50 ans et plus.

Les profits, quels profits ?

L’État des lieux du CEM fait état de statistiques et de chiffres qui n’augurent rien de bon pour l’avenir des médias d’information. Entre l’exode des revenus publicitaires et la baisse des effectifs journalistiques depuis la dernière décennie, un graphique a attiré mon attention : l’évolution de la marge bénéficiaire d’exploitation des journaux du Québec de 1998 à 2018 (dernières données disponibles).

Marge bénéficiaire des journaux au Québec
Source : Les médias québécois d’information, État des lieux en 2020, CEM

De façon générale, les éditeurs de journaux au Québec perdent 6,5 sous par dollar gagné. 

Alors qu’il y a 10 ans à peine, l’industrie était encore plutôt profitable, elle s’enfonce dans le rouge depuis 2016. Avec la COVID-19 en 2020, il ne faut pas s’attendre à ce qu’on « aplatisse la courbe ».

Comparons ces chiffres avec ceux d’une autre industrie en difficulté, celle du commerce au détail : le bénéfice d’exploitation global des magasins québécois tourne autour de 4 % depuis plusieurs années.

Ce qui nous permet d’oser un constat : l’information est de moins en moins un « business ». En 2020, lancer un média d’information et espérer en faire une entreprise lucrative est un pari risqué.

C’est peut-être ce qui explique une tendance actuelle au « journalisme sans but lucratif ».


« Le journalisme soutenu par la publicité est mort. »

-Victor Pickard, universitaire américain spécialisé dans les médias, dans The Guardian, 23 juillet 2009

Dans un texte d’opinion paru dans The Guardian en 2009, le professeur spécialisé dans l’industrie des médias Victor Pickard soulignait déjà la nécessité pour l’industrie des médias de revoir de fond en comble son modèle d’affaires en reconnaissant d’abord deux « faits » :

  • Le règne du journalisme soutenu par la publicité — un modèle imparfait qui a fonctionné pendant 150 ans — est révolu.
  • Pour l’heure, aucun modèle commercial n’est à même de remplacer les pertes du modèle publicitaire.
  • « En fin de compte, les journaux sont en crise en raison de leur modèle commercial inadéquat, soutenait Victor Pickard. Il faudrait profiter de ce moment historique pour supprimer la recherche de profits dans l’industrie de l’information. »

Une décennie plus tard, c’est exactement ce qui semble se produire.

Au Québec, avec la transformation de La Presse en OBNL (2018) et celle des quotidiens de la CN2i en coopérative (2020) — en plus du Devoir (une entreprise sans but lucratif) et Radio-Canada (une entreprise publique) —, une importante part de l’information journalistique provient d’organisations qui ne sont pas engagées dans une course aux profits.

Signe d’une tendance lourde : le gouvernement fédéral a annoncé récemment une série de mesures pour venir en aide à la presse écrite, incluant la possibilité pour les organisations journalistiques sans but lucratif de remettre des reçus de dons de charité.

Il semble y avoir des lenteurs administratives dans la mise en oeuvre de ces mesures, mais c’est une autre histoire.

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Au tour du journal Les Affaires d’accepter les dons

Le journalisme sans but lucratif, ici et ailleurs

La tendance au « journalisme sans but lucratif » n’est pas propre au Québec.

L’Index 2020 de l’Institute for Nonprofit News (INN) note une hausse en ce qui concerne les lancements de médias d’information sans but lucratif (voir graphique) ces dernières années.

Source : The State of Nonprofit News, INN, 2020

Aux États-Unis, The Correspondent a adopté ce modèle en précisant dans sa mission vouloir toujours placer « le journalisme avant les profits ».

Au Canada anglais, The Tyee compte aussi adopter une structure sans but lucratif prochainement.

Et au Québec ? Le média en ligne Ricochet s’inscrit clairement dans la mouvance. Même qu’en septembre dernier, le journaliste d’enquête du Montreal Gazette, Christopher Curtis, annonçait les raisons qui l’ont poussé à quitter Postmedia (propriétaire du Montreal Gazette) pour se consacrer à temps plein au journalisme d’enquête sociofinancé, au sein de Ricochet.

C’est un nouveau monde qui se déploie sous nos yeux, mais aussi une nouvelle façon de considérer l’information : en tant que service public plutôt qu’en tant que machine à sous.

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> Award-winning journalist Christopher Curtis on his new venture, The Rover (The Concordian, 27/10/2020)


PUBLIÉ LE 26/10/2020