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Pourquoi les journalistes devraient s’intéresser aux modèles d’affaires des médias

Mariève Paradis

Jusqu’à tout récemment, les modèles d’affaires n’étaient pas conviés à la conversation lors des congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Pourtant, les journalistes doivent comprendre l’économie des médias. Après tout, c’est de leur avenir professionnel dont il est question.

Illustration : Chronis Yan | Unsplash

La Guilde canadienne des médias mentionnait une perte de 10 000 emplois en journalisme en cinq ans. C’était il y a sept ans. Depuis le début de la pandémie uniquement, on évalue les pertes d’emploi à environ 2000 au pays. En mai dernier, le Star rapportait que 50 journaux avaient fermé leurs portes durant les six premières semaines de la pandémie. Les médias d’information traditionnels, organisés en salle de nouvelles, vivent une crise sans précédent depuis plus d’une décennie.

Cette crise, liée notamment au modèle d’affaires basé sur les revenus publicitaires, est arrivée au moment où le web a permis la démocratisation des moyens de publier. Ainsi, quiconque peut mettre en place un site d’information. Désormais, même des organisations partisanes utilisent les mêmes codes que les médias d’information pour « mettre en avant les idées dont on ne parle pas dans les grands médias ».

Au fil de l’évolution des technologies, de nombreuses startups ont tenté de repenser les modèles d’affaires des médias. Aux États-Unis, Buzzfeed a été un des premiers à démontrer l’attrait du clic viral pour les annonceurs publicitaires. Celui-ci vient d’ailleurs de racheter son compétiteur, The Huffington Post. Même si cette transaction peut démontrer une bonne santé financière, le site américain a annoncé en mai dernier une diminution de ses activités en Australie et au Royaume-Uni. Même aux États-Unis, Buzzfeed vit les contrecoups de la pandémie.

Des journalistes avec les deux mains sur le volant

Les modèles d’affaires des médias n’ont jamais autant changé, évolué. Et certains journalistes ont mis la main à la pâte en devenant propriétaires. Les six quotidiens régionaux appartenant au Groupe Capitales Médias se sont ainsi transformés en coopérative, la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i). C’est ainsi que des journalistes sont devenus propriétaires de médias en mars dernier. Sans compter les plus téméraires qui, comme moi, ont tenté l’aventure de devenir entrepreneur.

Si les médias se tournent de plus en plus vers des modèles à but non lucratif, comme à La Presse, CN2i et Ricochet, les abonnements restent bien présents. Par contre, le discours pour vendre des abonnements se tourne davantage vers le soutien du travail d’une salle de rédaction, à l’image de ce que The Guardian a mis de l’avant en Grande-Bretagne, plutôt que de vendre le produit qu’est l’information. S’ajoutent l’aide à la presse, la philanthropie, la commandite, le contenu de marque, le sociofinancement, le marketing d’affiliation. Ce sont toutes des sources de monétisation des contenus sur le web. Or, il n’y a pas de recette magique.

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À l’ère des journalistes « performants »

Dans ce contexte de crise du modèle d’affaires, ironiquement, les occasions d’emploi en journalisme pullulent en ce moment. Bell prépare d’ailleurs un nouveau service d’information où des dizaines de journalistes travailleront. Or, dans les offres d’emploi, on parle de performance, de rendement. On peut en conclure que la pression sera forte de garder les journalistes à l’affut de ce qui fonctionne, de ce qui rapporte. Il faudra ainsi maîtriser le langage de la portée, des visiteurs uniques et de l’acquisition de trafic.

Et c’est d’ailleurs de cette façon que les journalistes doivent se préparer. Pour créer leur propre valeur en tant que journaliste, il vaudrait mieux comprendre ce qui crée de la valeur dans les contenus journalistiques qu’ils produisent. Et ce, que ce soit pour un employeur, et surtout si les contenus sont produits et financés à la pièce.

Le journalisme existe en dehors des grandes salles de nouvelles, et de plus en plus d’ailleurs. On n’a qu’à penser à ces balados qui réactivent des enquêtes policières ou encore à ces journalistes qui quittent les grandes rédactions pour faire du journalisme sociofinancé. Les journalistes ont maintenant des outils pour financer leurs productions journalistiques indépendamment de l’industrie des médias.

En s’ajoutant à la discussion sur la valeur de leur travail avec des économistes, des gestionnaires, des gens de marketing et des startups technologiques, les journalistes pourront marteler l’importance de l’indépendance journalistique, de la confiance du public, de l’intérêt public.

En somme, les journalistes doivent exiger une place à la table des décisions pour réfléchir aux modèles d’affaires du journalisme post-industriel, celui qui se fera probablement en dehors du contexte des salles de nouvelles conventionnelles.


PUBLIÉ LE 10/12/2020


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