Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Le journalisme de solutions s’invite dans nos médias

Amélie Daoust-Boisvert
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À l’hiver 2019, quand je glissais dans une conversation les mots « journalisme de solutions », je suscitais une unique réaction : « Le journalisme de quoi ? »

Illustration : Adobe Stock

Trois ans plus tard, les collègues ne me reçoivent plus avec étonnement, mais certainement toujours avec autant de questions. Et d’intérêt ! Le « sojo » et le journalisme constructif ou « cojo », sa catégorie ombrelle qui regroupe d’autres approches de niche, ont fait leur petit bout de chemin dans les salles de rédaction québécoises. Selon le répertoire des initiatives de journalisme de solutions canadiennes que je m’efforce de tenir à jour dans le cadre de mes recherches universitaires, 51 % sont québécoises.

Après les États-Unis et l’Europe, puis nos pionniers canadiens The Tyee ou encore The Discourse, le Québec francophone rattrape le train. Nommons par exemple Unpointcinq, des initiatives à La Presse+, comme la chronique Planète bleue, idées vertes, et l’émission d’affaires publiques L’avenir nous appartient, diffusée cet hiver à Télé-Québec. Y collaborait d’ailleurs notre propre pionnière, la journaliste indépendante Diane Bérard, qui a d’abord expérimenté le sojo au journal Les Affaires. Pour l’instant, je répertorie seulement les médias, les chroniques, rubriques, blogues journalistiques ou journalistes qui se réclament ouvertement du journalisme de solutions ou constructif. Récemment, à l’annonce de son « repositionnement », le quotidien 24 heures écrivait lui aussi miser sur cette approche.

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Plus qu’un angle positif

Changer d’angle pour couvrir les solutions aux problèmes sociaux qu’on a l’habitude de dénoncer comme journalistes peut paraître simple. Le Montgomery Advertiser, un quotidien de l’Alabama, nous donne une leçon à cet égard. Refonte : la rédaction annonce miser sur le journalisme de solutions en 2018, tout en maintenant sa mission d’info locale. Mais, même si le Solutions Journalism Network avait formé la salle, les habitudes journalistiques sont bien enracinées. Le quotidien « n’est pas devenu le journal de solutions promis », écrivent des chercheurs qui se sont penchés sur ce cas d’espèce. Une situation que son rédacteur en chef, Bro Krift, a attribuée au manque de formation continue après le lancement, à des divergences de vision chez les journalistes et à la perte d’un leader du sojo dans la salle.

C’est d’ailleurs pour mieux comprendre comment implanter le journalisme de solutions ici qu’avec Nouveau Projet, nous l’avons expérimenté dans le cadre d’un laboratoire sur la transition. Au cours de la dernière année, nous avons mené une expérience et publié deux chroniques et deux reportages de solutions dans le magazine.

Sous la plume de Diane Bérard et avec la supervision éditoriale de Véronique Chagnon, un des articles portait sur les efforts de petites municipalités pour stopper le gaspillage territorial et envisager l’urbanisme autrement que par l’étalement. L’autre article racontait comment la municipalité de Lac-Mégantic, durement éprouvée par la tragédie ferroviaire, se relève entre autres en misant sur projet de microréseau électrique autonome alimenté à l’énergie solaire. J’ai aussi eu la chance d’interviewer les lecteurs et lectrices pour sonder leur intérêt. Je suis toujours à transcrire les dizaines d’heures d’entrevues enregistrées. Jusqu’à maintenant, l’espoir, un petit baume sur le moral et une certaine surprise de trouver ce type de contenu dans le magazine se démarquent comme thèmes récurrents.

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Les tendances à surveiller en 2021 

D’abord, le déferlement d’une possible vague d’intérêt post-pandémie pour le journalisme de solutions. Les médias cherchent à conserver un public qui s’est peu à peu lassé de la négativité ambiante. Et disons-le, les journalistes aussi vivent probablement une lassitude post-covid bien justifiée.

Ensuite, l’émergence du « solublanchiment », si vous me permettez de m’inspirer, pour le nommer, du phénomène du « greenwashing ».

Je vois en effet poindre, chez certains médias d’ici et d’ailleurs, une tendance à utiliser le journalisme de solutions comme outil de marketing pour séduire lecteurs, annonceurs ou donateurs. Ce n’est pas condamnable en soi : tout le monde essaie de survivre. Notons toutefois que les reportages promis brillent parfois par leur absence ou échouent le test de rigueur qui doit accompagner la pratique, surtout si on veut éviter d’alimenter le cynisme de nos publics.

Les pièges du journalisme de solutions

Quelques pièges faut-il contourner ? La promotion déguisée, notamment dans les fameux « cahiers spéciaux publicitaires », le portrait unidimensionnel d’un sauveur/entreprise ou initiative salvatrice, la bonne-nouvelle-qui — réchauffe-le-cœur, mais qui manque de profondeur, la solution miracle (notamment en techno et santé !), la solution-sur-papier-jamais-testée et la solution-cachée-dans-le-dernier paragraphe.

Il en va de même en matière de journalisme de solutions que pour toute chose journalistique. Rigueur de la recherche, diversité des sources et honnêteté quant aux preuves et limites des solutions couvertes sont les remparts qui feront des journalistes de redoutables « chiens guides ». Des journalistes qui pourront apporter un éclairage différent, mais tout aussi pertinent et objectif, sur l’actualité par rapport à l’approche « chien de garde » dominante, le tout sans complaisance.

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Journalisme de solutions : une pratique marginale en émergence au Canada, par Amélie Daoust-Boisvert et Diane Bérard, Les cahiers du journalisme, été 2020


PUBLIÉ LE 15/06/2021


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