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Les idées de Jacques Nantel pour améliorer Le Panier Bleu

Philippe Couture

Une somme colossale de travail reste à abattre pour créer une plateforme locale de commerce en ligne apte à concurrencer les géants du web. Mais ce rêve est à notre portée, selon Jacques Nantel, chercheur à HEC Montréal.

Photo : HEC Montréal

Vous soutenez Le Panier Bleu depuis ses débuts, il y aura bientôt un an. À votre avis, la plateforme pourra-t-elle vraiment se mesurer aux géants du Web ?

Jacques Nantel : « Je suis persuadé que oui, dans sa forme finale de site web transactionnel, celle que préconise le rapport du Panier Bleu sur les Chantiers sur l’avenir du commerce de détail au Québec. Ça peut sembler improbable aujourd’hui, en observant le site actuel qui n’est qu’un catalogue d’entreprises, mais il faut considérer que, pour l’instant, on a seulement coulé les fondations. Maintenant, il faut construire les murs. On ne pourra pas concurrencer les Amazon de ce monde sur tous les plans, mais on pourra occuper intelligemment les terrains où l’on a de vraies chances de les battre. Il faut miser sur l’effet de proximité. Pour un achat rapide, les Québécois choisiront toujours en priorité le produit qui sera livré le jour même parce qu’il se trouve déjà à quelques kilomètres. Si elle est bien faite, une plateforme regroupant tous les détaillants d’un territoire donné autour d’une même structure de livraison pourra être vraiment concurrentielle. De même, Le Panier Bleu a une chance de concurrencer les géants dans une certaine gamme de produits plus sophistiqués. Une simple tasse de porcelaine vendue dans tous les Wal-Mart du monde ne sera pas attractive sur Le Panier Bleu. Mais des produits légèrement plus nichés, doublés de l’avantage de la proximité des inventaires, auront un réel succès. Des études récentes de Léger montrent que les consommateurs sont prêts à payer 5 % plus cher s’il y a un avantage de livraison. Ils sont même prêts à payer 15 % plus cher pour un produit haut de gamme. »

Quelles conditions doit-on réunir pour garantir cette efficience logistique ?

J.N. : « La clé est d’organiser le transport des marchandises de façon bien coordonnée sur l’ensemble du territoire, que la totalité de ce processus soit gérée par la plateforme, de façon unifiée et probablement robotisée. Pour que cela fonctionne, il faudra beaucoup de volume, beaucoup de détaillants, beaucoup de clients. Il faut donc créer dès le début un site d’envergure et y mettre les investissements nécessaires. L’un des défis est de convaincre les détaillants, qui ont parfois l’impression qu’ils perdent leur âme et diluent leur identité sur une telle plateforme. Or, ces réticences se dissipent peu à peu. La nécessité du commerce en ligne en pandémie a achevé de convaincre les plus récalcitrants. La situation a aussi fait croître considérablement le bassin de consommateurs — certains sont maintenant rompus à l’achat en ligne alors qu’ils n’avaient même jamais essayé avant le 12 mars 2020. C’est un autre argument bien convaincant pour les détaillants. »

L’idée d’une plateforme vendant des produits 100 % fabriqués au Québec ne vous séduit pas. Pourquoi ?

J.N. : « Le gouvernement s’est embourbé au début du Panier Bleu en présentant son projet comme un espace effectivement 100 % québécois. C’est un objectif utopiste et ce serait trop limitatif. La plateforme n’offrirait pas assez de produits diversifiés et n’arriverait pas à convaincre une masse critique de clients. Misons sur les détaillants d’ici, même s’ils vendent des produits fabriqués ailleurs. Il s’agira quand même d’encourager le commerce local et de faire vivre les entreprises de commerce de détail de chez nous. De toute façon, pour les détaillants comme pour les consommateurs, la notion de produit local est très ambiguë. Certes, une bouteille de sirop d’érable provenant d’une érablière d’ici, c’est un produit 100 % québécois. Mais de nombreux produits ont une composition différente ; ils sont conçus ici, mais fabriqués à l’étranger, ou encore assemblés ici à partir de matières premières venues d’ailleurs. Si on est trop rigides dans notre définition de ce qu’est un produit local, on exclura trop de monde. Ce n’est pas une stratégie gagnante. »

Faut-il au moins identifier par un code de couleur les produits 100 % québécois ?

J.N. : « Oui, mais il ne faut pas s’embourber dans un code compliqué avec de nombreuses couleurs. Je propose un mécanisme très simple. Le site devrait indiquer à qui appartient l’entreprise (propriétaire entièrement québécois ou non) et quel est le pourcentage par produit de contenu québécois. Ou alors, encore plus simple, créons un système d’évaluation des produits inspiré de celui qu’on utilise pour authentifier le commerce équitable. Seuls les produits répondant aux critères peuvent porter un sceau indiquant qu’il s’agit d’un produit en grande partie québécois. »

Croyez-vous que le gouvernement est vraiment conscient des investissements énormes qui seront nécessaires ?

J.N. : « Il faut effectivement investir en permanence dans ce genre de plateforme pour la tenir à jour et s’assurer qu’elle soit efficace. Les gouvernements n’ont pas encore bien évalué les investissements qui seront nécessaires. Il faut que l’ensemble des inventaires interagissent en temps réel, que les données soient unifiées, que la coordination logistique fonctionne, que les opérations soient assorties d’un immense budget de promotion. Mais, comme société et comme gouvernement dont 30 % des revenus dépendent de la taxe de vente, le gouvernement n’a plus le choix de faire ces investissements. S’il ne le fait pas, il continuera de perdre ces revenus au profit des plateformes étrangères et des détaillants du pays voisin. Je crois que le gouvernement Legault en est conscient, mais que des surprises l’attendent. Les montants à investir sont plus grands que ceux qui sont consentis en ce moment. »

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Le manque de moyens est-il l’une des raisons qui ont miné les autres initiatives du même genre, comme mazonequebec.com ?

J.N. : « Certainement. Je doute qu’on puisse réussir un aussi gros projet sans l’apport massif de fonds publics. La plateforme mazonequebec.com, lancée par deux Dragons, n’est pas complète, et elle a besoin de meilleurs investissements pour remplir ses ambitions. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de place pour deux plateformes généralistes au Québec. Notre marché est trop petit. Une seule pourra survivre. Et tout le monde sera gagnant si on concentre nos efforts au même endroit. »

Quel autre atout le Québec a-t-il dans sa manche pour réussir le virage vers un site transactionnel d’envergure ?

J.N. : « On oublie souvent de répéter à quel point le Québec a une forte expertise dans le développement de solutions de paiement sécurisé en ligne. Desjardins est très actif sur ce front en ce moment. On peut aussi penser à Moneris, qui a développé des technologies très efficaces et très sécuritaires. C’est un enjeu important, qui préoccupe les Québécois, et je pense qu’on peut avoir confiance en nos talents pour développer pour Le Panier Bleu une technologie complète et hautement sécurisée. »

Y a-t-il d’autres initiatives de sites transactionnels nationaux ailleurs dans le monde desquels nous pourrions nous inspirer ?

J.N. : « Je n’en connais pas, mais je n’ai pas étudié profondément la question. Il ne doit pas y en avoir beaucoup. Rappelons qu’il faut un énorme courage politique pour aller jusqu’au bout de cette idée. Les gens ne réalisent peut-être pas à quel point c’est un projet ambitieux. Je comparerais ça sans aucune hésitation à la nationalisation de l’hydroélectricité. C’est aussi énorme que ça. Mentionnons néanmoins le site français rueducommerce.fr, qui est de grande envergure et qui a bénéficié de beaucoup de capitaux lors de son rachat par Carrefour en 2015 (mais le géant de l’alimentation s’en est départi en 2019). »


PUBLIÉ LE 16/02/2021


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