Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Fred Savard en balado : vive la liberté, vive l’indépendance

Philippe Couture

Il y a déjà trois ans, Fred Savard, ex-trublion radio-canadien, prenait le chemin de la balado indépendante presque entièrement financée par les dons de ses auditeurs. Le pari risqué a porté fruit, mesure-t-il aujourd’hui.

Photo : Fred Savard

En quittant La soirée est (encore) jeune, vous rêviez d’une balado 100 % indépendante où exercer une pleine liberté. Mission accomplie ?

Fred Savard : « À de nombreux égards, oui. C’est un projet que je considère toujours en développement, et, plus j’arriverai à augmenter son financement indépendant, plus je pourrai y consacrer tout mon temps, plus j’atteindrai l’espace de liberté rêvé, plus je pourrai devenir moi-même encore plus compétent comme animateur et encore plus soucieux d’innover. J’ai en tout cas perdu au fil du temps tout carriérisme mal placé — il faut avouer que, même sans en être pleinement conscient, je voyais un peu le projet, au début, comme une manière de me faire voir comme animateur et d’attirer l’attention des diffuseurs sur moi. Rien de tel maintenant : le plaisir des conversations libres domine largement, ainsi que le bonheur de collaborer avec des voix qu’on entend peu ailleurs, comme Godefroy Laurendeau et Amadou Sadjo Barry. Déjà, après trois saisons, je crois qu’on a trouvé un espace où chaque sujet peut être abordé en dehors des diktats d’une pensée trop politiquement correcte, tout en se montrant respectueux des sensibilités. Si on n’y arrive pas, on est ouverts à la critique. J’ai par exemple invité récemment en ondes un auditeur qui avait formulé une critique au sujet de mes propos sur la “queerness”, et on a essayé de vider le sujet. »

Vous n’avez d’ailleurs pas peur de la longueur, vous permettant parfois des segments de près d’une heure…

F.S. : « On se donne effectivement la liberté de prendre vraiment le temps de déployer les idées. Je réserve systématiquement 50 minutes à mon collaborateur Mathieu Bélisle, un essayiste brillant dont les idées ont besoin de cette temporalité pour être pleinement dépliées. Il n’y a pas de durée préétablie à La balado de Fred Savard, et cette façon de faire s’est accentuée avec le temps. Quand Lise Bissonnette est venue pour un épisode sur la transition des savoirs, elle n’en revenait pas. Or, nos auditeurs adorent ça et me le disent tout le temps. Mais, attention, les segments longs ne doivent pas être fait au détriment d’une bonne structure. La balado permet la liberté du temps, mais beaucoup de podcasteurs confondent cela avec une permission de totale spontanéité et de relâchement. Moi, je suis quand même un adepte des entrevues très structurées. Même si ça n’en a pas l’air, on fait aussi beaucoup de montage avec mon réalisateur, Larry. »

C’est une balado de gauche où règnent à la fois une ouverture et un scepticisme devant la gauche intersectionnelle actuelle. Est-ce une position difficile ?

F.S. : « J’ai un intérêt pour ces idées-là et je veux qu’on les entende. Mais c’est vrai que cette gauche, que vous appelez “intersectionnelle”, mais que je préfère nommer “identitaire”, en écho à la droite identitaire, me semble privilégier l’individu au détriment du collectif. Une gauche qui parle au “je” au lieu de parler au “nous”. Ce n’est pas mon idéal. Elle se constitue en une multitude d’identités qui se revendiquent et qui se confrontent, sans élaborer de réel sens commun. Il m’arrive de me demander si, dans cette gauche, on ne fait pas que la promotion de soi-même. Mais, comme vous le dites, dans la balado, on reste ouverts à l’expression de ces nouveaux courants, tout en se méfiant du ton trop militant. Je me suis toujours méfié d’un militantisme trop agressif, même à l’époque des Zapartistes, même si nous étions nous-mêmes considérés militants. Cela dit, je suis conscient de représenter une gauche qui existe de moins en moins — peut-être que je ne suis plus vraiment à gauche, par ailleurs. Je pense que la balado doit être un espace pour réfléchir à tout cela, avec ouverture, mais pas dans une logique d’application d’une grille d’analyse militante identitaire. »

> LIRE AUSSI :
Balado : trouvez votre niche

Vous tentez aussi, parfois, de faire entendre des intervenants de droite. Avez-vous de la difficulté à les recruter ?

F.S. : « Ce n’est pas évident, en effet. Je veux éviter que la conversation tourne trop vite aux formules limitatives et lapidaires que la droite québécoise adore, comme “gouvernemaman” et “Radio-Cadenas”. Il me faut des gens qui ont envie de discuter vraiment, de préciser plus longuement sur les idées. On a tenté le coup avec certains, mais je n’ai pas trouvé mon compte. J’invite de temps en temps Maxime St-Hilaire, qu’on peut tout à fait définir comme un fédéraliste de droite, mais des conflits d’horaire nous limitent parfois. Au fil du temps, ce désir s’est assoupi. Nos auditeurs ne réclament pas tellement des voix à droite – peut-être justement parce que, moi-même, je ne suis plus du tout un ultra-gauchiste. Honnêtement, je suis davantage préoccupé par nos problèmes de parité. J’y travaille. Ce n’est pas si facile avec le peu de ressources dont je dispose. Dans notre société, qu’on le veuille ou non, les gars disent toujours oui (même quand ils n’ont pas les compétences), et les filles hésitent souvent (même quand elles sont pleinement légitimes). Je suis conscient de ça, mais je n’ai pas toujours l’équipe à mes côtés qui me permettrait de recruter des chroniqueuses en y mettant le temps et les arguments qui ont du poids. »

L’humour et le rire ont peu à peu pris moins de place dans la balado. Pourquoi ?

F.S. : « Il est vrai qu’au début, je disais que je voulais proposer une lecture satirique de l’actualité, en plus de proposer un regard rigoureux. La satire s’est amoindrie en cours de route. En particulier ces derniers temps alors que nous avons cessé d’enregistrer devant public. Ça me convient tout à fait. Quand tu invites quelqu’un comme Yves-Marie Abraham pour parler de décroissance, le potentiel de joke est bas. Ce serait incongru d’essayer. Et, le rire à tout prix, ça ne me manque pas du tout. Quand j’ai quitté La Soirée, j’étais tanné que l’humour soit toujours le véhicule de ce que j’avais à dire. Si l’humour doit persister dans ce podcast, c’est surtout dans le segment éditorial en intro d’émission, dans un esprit de monologue très écrit, avec une causticité bien calculée. »

La pandémie a mis un frein aux enregistrements devant public. Douleur ou bonheur ?

F.S. : « J’en suis complètement ravi. C’était sympathique avec le public, mais je réalise que ça ne me manque pas du tout. C’est maintenant plus intime ; on n’est pas dans la prestation ; les entrevues gagnent en profondeur, et je préfère nettement comme ça. On va retourner en public pour une seule raison : continuer à faire de temps en temps des épisodes en région. C’est l’une des choses dont je suis fier et dont on me parle le plus. Tout le monde est content d’entendre des voix régionales et des perspectives régionales. J’ai toujours beaucoup sillonné le Québec, notamment avec les Zapartistes, et je répète aux Montréalais de ne jamais oublier de laisser une place au regard excentré de ces gens-là dans leur grille d’analyse de notre société. C’est une évidence, mais elle n’est que trop rarement embrassée par nos médias montréalocentristes. »

Parlons chiffres. La balado a-t-elle le succès d’audience escompté ?

F.S. : « J’ai du mal à répondre avec des chiffres clairs. La métrie n’est pas très précise. En consultant les diverses données qui me sont accessibles, je peux dire que j’ai de 8000 à 10 000 auditeurs en moyenne. Il y a 8000 abonnés à la balado sur différentes plateformes, ainsi que des écoutes ponctuelles ici et là. Je suis souvent dans le Top 50 au Canada, mais c’est difficile de comparer ma performance avec celle d’autres balados tant les données sont difficiles d’accès pour tout le monde et très opaques. Je sais que la balado Ça s’explique, de Radio-Canada, est souvent juste un peu devant moi. Que nous sommes évidemment bien en-deçà des performances de Mike Ward et de certains humoristes comme Guillaume Wagner. Mais, somme toute, pour une balado d’actualité qui n’hésite pas à être pointue, je pense qu’on performe bien. »

Le modèle de financement entièrement participatif semble également bien fonctionner…

F.S. : « En trois ans, j’ai augmenté considérablement les objectifs de sociofinancement, passant de 25 000 $ à 60 000 $, et ça n’a jamais été difficile de récolter ces sommes. Je complète aussi avec des partenariats avec les organismes qui nous accueillent lors de nos épisodes en région, qui paient pour que l’on construise ensemble le contenu. Ce n’est tout de même pas encore un budget colossal : il me permet de me payer un peu et de rémunérer chaque collaborateur assez pauvrement (mais vraiment juste un peu moins que Radio-Canada, où, contrairement à la croyance populaire, les cachets ne sont pas très élevés à la radio). Disons que j’aspire à mieux, mais que la rémunération respecte quand même les standards actuels (plutôt bas). À l’exception de mon réalisateur, Larry, qui travaille vraiment beaucoup d’heures pour un salaire ridicule. J’aimerais aussi atteindre l’an prochain un objectif de 80 000 $ pour embaucher un recherchiste. Petit à petit, le modèle de financement va se montrer à la hauteur de nos besoins. J’ai confiance. »

+

D’abord pensée comme un projet satirique, La balado de Fred Savard est devenue un rendez-vous sociopolitique populaire. L’animateur est écouté par près de 10 000 auditeurs qui financent sa balado à hauteur de 60 000 $.


PUBLIÉ LE 02/03/2021


VOIR AUSSI :
Sur les écrans de… Fred Savard

Fred Savard décrit ses choix comme «old school».

L’art du documentaire en balado

Morosité à l’image, renouveau à l’audio : l’ABC du documentaire audio

La baladodiffusion a le vent dans les voiles d’un océan à l’autre
baladodiffusion

Conclusions: les auditeurs sont jeunes et de plus en plus nombreux.