Les écrans

Du temps d’écran bien investi

La réalité virtuelle comme un artisanat

Philippe Couture

Le Québécois Francis Gélinas a récemment remporté le prix de la meilleure animation au concours de réalité virtuelle (RV) et augmentée Cinejoy, en Californie. Son court métrage Au pays du cancre mou, seul film en RV dont les personnages ont été animés avec le logiciel québécois Toonboom, a ainsi été primé. On a posé cinq questions à cet artiste interdisciplinaire étonnant.

Photo : Au pays du cancre mou

Vous êtes animateur, spécialiste effets spéciaux et motion design. Qu’est-ce qui vous a mené du côté de la réalité virtuelle?

Francis Gélinas : « Au début de ma carrière, l’un de mes premiers boulots était chez Moment Factory, dans un univers de projections et d’environnement immersifs. Ce n’était pas de la réalité virtuelle, mais, très vite dans ce parcours, j’ai été amené à jouer avec les notions de spatialisation du contenu. D’ailleurs, on se servait souvent de la réalité virtuelle chez Moment Factory dans les étapes de création à l’interne, pour prévisualiser des spectacles immersifs. J’ai eu envie d’aller plus en profondeur là-dedans. Également, la technologie est encore peu utilisée dans l’univers du film d’animation pour enfants, alors je me suis dit qu’il y avait là un créneau intéressant à développer et que je pourrais y jouer un rôle significatif. Je pense que ce pari était juste. Mon film, Au pays du cancre mou, obtient un certain succès en festival tant en Europe qu’en Amérique du Nord, mais aussi de manière moins prévisible en Chine et à Taiwan. »

«Je réalise que le marché asiatique est très prometteur pour ce genre d’œuvre.»

-Francis Gélinas

Il est vrai qu’on n’associe pas naturellement la RV à des scénarios enfantins. Pourquoi est-ce votre univers de prédilection?

F.G. : « Pour moi, c’est un réflexe naturel. J’ai quatre enfants. Ce film-là et mes précédents sont nés de projets universitaires, mais j’ai toujours voulu faire ces films en impliquant mes enfants. Cette fois-ci, les personnages sont inspirés de mes deux plus jeunes. C’est mon fils qui fait la voix du petit garçon. Ce que je trouve aussi le fun c’est l’imaginaire, l’absence de frontière entre le réel et le fantastique. J’aime beaucoup dessiner des monstres cutes — des monstres dont on n’a finalement pas très peur, dans un style que j’appellerais “spooky-cute”. Le monde l’enfance m’offre aussi une grande liberté scénaristique et il appelle une certaine part d’absurdité, ou invite à ouvrir des portes d’imaginaire inédites. »

Le scénario invite l’enfant à confronter ses peurs, à les saisir et à les regarder en face. D’où vous vient cette philosophie?

F.G. : « Le film raconte l’histoire d’un petit garçon qui a peur du noir et des monstres. Sa sœur l’invite à pénétrer dans un monde imaginaire où ces monstres s’animent et s’avèrent finalement moins effrayants que prévu. En tant que créateur de contenu pour enfants, je pense qu’il faut se tenir loin des histoires dans lesquelles il y a des bons et des méchants qui opposent le bien et le mal de façon absolue. Dans la réalité, ce manichéisme n’existe pas. Il faut présenter aux enfants un monde nuancé. Leur montrer que, souvent, c’est une question de points de vue. Quand on est face à quelque chose qu’on ne connaît pas, ça nous bouleverse, mais quand on se rapproche, on voit les nuances, on voit les subtilités, on comprend mieux. Je pense que la leçon s’applique aussi aux adultes, dans une Amérique qui vient de sortir des années Trump. Les États-Unis ont passé quatre ans au stade de l’enfance, dans un monde de bons et de méchants. Il était temps d’en sortir. Le monde est plein de zones de gris. »


Très peu de films en réalité virtuelle ont été animés en 2D. Pourquoi avoir rejeté la 3D?

F.G. : « Il y a plusieurs raisons. La première, bêtement, est que c’est moins coûteux. J’ai pensé qu’une imagerie atypique serait chouette. D’autant que je dispose, chez Couleur.tv, d’une équipe qui a cette expertise. Ainsi, nos paramètres de production étaient réalistes. C’est un film entièrement autofinancé. L’autre raison, plus stimulante, est qu’il y avait là un défi de résolution de problèmes : il fallait donner un effet 3D immersif avec des moyens plus modestes, en faisant une sorte d’assemblage. »

Vous comparez d’ailleurs votre processus à une forme de réinvention de la caméra multiplane de Disney. Qu’est-ce à dire?

F.G. : « Pour avoir un effet de déplacement qui respecte les proportions du réel, Disney avait compris qu’il fallait disposer les images sur plusieurs vitres placées à différentes profondeurs devant la caméra. C’est ça, la caméra multiplane. C’était un processus assez artisanal, qui est évidemment aujourd’hui réalisé à l’ordinateur en quelques secondes. J’ai tenté de reproduire l’ancien système de Disney en l’adaptant à la réalité virtuelle, donc dans une spatialisation différente. J’avais différents dessins pour les différents plans, mais je les plaçais sur des courbes autour de la caméra 360 degrés, à différents niveaux de profondeur. Ma caméra se déplace, mais elle garde toujours un angle de 360. »

« Placer des plans en 2D dans un environnement 3D est une pratique assez fréquente, mais ce qui est atypique, c’est d’avoir un workflow en 2D pour ensuite l’exporter dans un logiciel 3D et le traiter ainsi. Dans mon processus, on passe donc des plans filmés en spatialisation 3D jusqu’à un premier traitement dans le logiciel d’animation 2D Toonboom, puis les images sont exportées dans AfterEffects pour y ajouter des lumières et des effets. Finalement, on transfère dans Maya, qui est le logiciel 3D. C’est un processus presque entièrement numérique, mais qui a un aspect quelque peu artisanal parce qu’on doit faire beaucoup de manipulations. C’est un travail multicouche, très sédimenté. »

+

En plus d’avoir remporté le prix de la meilleure animation au festival Cinejoy, le court métrage Au pays du cancre mou a été couronné Meilleur film en VR lors Festival international du film de Santa Monica et a reçu une Mention honorable au dernier Festival international du film de Vancouver. Il avait d’abord été présenté en première mondiale au Festival de Venise. Francis Gélinas en signe la réalisation et l’illustration sur des textes de Francis Monty. À voir aussi, le précédent court métrage de Francis Gélinas, Méchant dragon.


PUBLIÉ LE 16/04/2021


VOIR AUSSI :
Les salles de cinéma se relèveront-elles de la pandémie?
salles de cinéma

On se demande si cette industrie a encore un avenir.

Mulan sur Disney+: un tournant pour le cinéma?
Mulan Disney+

Qu’est-ce que cette sortie signifie pour l’avenir du cinéma?

La fiction en vedette au Festival de la radio numérique

On discute création sonore avec Julien Morissette.

Trouver un film en 3 secondes: la promesse d’ouvoir.ca

Martin Bilodeau présente cette plateforme 100% québécoise.