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Du temps d’écran bien investi

Retour sur cinq discours de la Fête nationale

Marie-Eve Shaffer

Chaque année à l’occasion de la Fête nationale, des discours patriotiques sont prononcés. Cette tradition, qui remonte à aussi loin que le 19e siècle, revêt plusieurs couleurs, selon les débats publics du moment.

Fête nationale

Cet article a été rendu possible grâce aux contributions de Patrick White et d’Isabelle et Francine Di Torre. Vous aussi, SOUTENEZ LES ÉCRANS aujourd’hui!

1834 – Ludger Duvernay

L’événement considéré comme la première Fête nationale est organisé par l’éditeur du journal La Minerve, Ludger Duvernay, en 1834. Il prend la forme d’un banquet qui réunit une soixantaine d’invités, tant anglophones que francophones, dans le jardin de l’avocat montréalais John McDonnell.

Au cours de cette soirée, Ludger Duvernay lève son verre au   peuple, source primitive de toute autorité légitime ». Il encense Louis-Joseph Papineau, un « zélé défenseur des droits du peuple », qui deviendra trois ans plus tard un acteur de premier plan dans la révolte des Patriotes.

Ludger Duvernay rend également hommage au journal Le Canadien, qui avait l’habitude de défendre les Canadiens-français devant les abus des Britanniques. « Puisse-t-il, par la puissance de la vérité qu’il exprime si dignement, étouffer les faux exposés et les calomnies de ses antagonistes. »

« Cette fête, dont le but est de cimenter l’union entre les Canadiens, ne sera point sans fruit. Elle sera annuellement comme Fête nationale et ne pourra manquer de produire les plus heureux résultats », rapporte le journal La Minerve, le 26 juin 1834.

1990 – Jean Duceppe

La veille de la fête de la Saint-Jean, c’est la date limite pour ratifier l’accord du lac Meech, une entente sur laquelle le gouvernement de Brian Mulroney travaillait depuis 1984 pour inclure le Québec dans la Constitution canadienne de 1982. Elle prévoit entre autres lui accorder le statut de « société distincte ». Les dix provinces canadiennes doivent l’approuver, mais Terre-Neuve et le Manitoba refusent de la ratifier.

Au lendemain de l’échec de l’accord du lac Meech, pendant le spectacle de la Fête nationale sur l’île Sainte-Hélène, le comédien et souverainiste convaincu, Jean Duceppe, prononce un discours passionné.

«  Le Québec est notre seul pays. C’est le seul endroit au monde où on peut travailler à notre bonheur collectif loin des marchandages mesquins, loin des ententes convenues dans le secret et la confusion. »

«  Il faudra toujours se rappeler que l’avenir du Québec ne se décidera plus jamais à Terre-Neuve, au Manitoba ou ailleurs. L’avenir du Québec, à compter de maintenant, sera décidé au Québec par les Québécoises et les Québécois. »

2000 – Louise Portal

Au tournant du siècle, c’est la comédienne Louise Portal qui est responsable de livrer le traditionnel discours patriotique de la Saint-Jean à Québec. Son allocution poétique fait écho aux nombreuses luttes pour défendre la langue française.

La dernière décennie a été occupée par les querelles constitutionnelles, mais aussi par les débats linguistiques. Des dispositions de la loi 101 ont été invalidées par la Cour suprême et une nouvelle loi a été votée par l’Assemblée nationale pour consacrer l’affichage bilingue, avec une préséance accordée au français. Des craintes sur un possible recul du français sont aussi soulevées.

Le message que Louise Portal porte à l’occasion de la Fête nationale se veut rassembleur autour de la langue française.

« Ville ou village et rang ou ruelle. Au diable les chicanes de clochers.
Nous rêvons les mêmes rêves et nous parlons la même langue.
Et la langue d’un peuple, c’est la langue de sa fierté.
C’est son avenir et sa raison d’exister.
La langue d’un peuple, c’est la clé de son appartenance.
Et c’est chacun d’entre vous qui pouvez la faire aimer. »

« Invitez la parenté.
L’ancienne et celle qui vient d’arriver.
Ouvrez vos maisons et accueillez vos nouveaux voisins.
Les courtepointes sont tellement belles quand elles sont colorées.
Dites-leur qu’ici, c’est en français qu’on tisse nos liens. »

2007 – Luc Picard              

En 2007, le Québec nage en plein débat sur les accommodements raisonnables. Au début de l’année, la petite localité de la Mauricie, Hérouxville, adopte un code de conduite qui interdit de lapider les femmes, de les brûler vives et de les exciser. Le port du voile est aussi proscrit dans les lieux publics. Le gouvernement de Jean Charest mandate rapidement le philosophe Charles Taylor et le sociologue Gérard Bouchard pour mener une consultation sur les accommodements consentis aux communautés culturelles.

À la fête de la Sainte-Jean, sur les plaines d’Abraham, à Québec, l’acteur Luc Picard lance un appel à l’unité.

« On passe beaucoup de temps à parler de ce qui nous sépare, mais à la Fête nationale, il faudrait parler de ce qui nous unit, de tout ce qui est beau et joli dans cette vie qu’on se construit dans le nord-est de l’Amérique, de cette jeunesse à qui je voudrais qu’on laisse plus de place, à ces enfants que j’ai le goût d’entendre plus souvent, de ces pères doux et vaillants qui en l’espace d’une génération sont devenus des pères exceptionnels, de ces femmes brillantes et courageuses. »

2020 – David Goudreault

En pleine pandémie, toutes les célébrations de la Fête nationale se déroulent virtuellement. Aucun rassemblement n’est autorisé. Pour l’émission Pétillant et corsé de la Première chaîne de Radio-Canada, l’auteur et poète David Goudreault, concocte un discours patriotique officieux pour redonner espoir de retrouver un Québec sans COVID-19.

« Est-ce une vraie Saint-Jean ou reste-t-on sur notre faim ? Laissez-moi combler votre vide intérieur et votre carence en épanchement nationaliste avec une visualisation thérapeutique. Nous sommes en octobre. Tout est gris. Même les feuilles se jettent en bas des arbres. »

« Mais, Arruda, en trois-quatre pas de cha-cha-cha, nous apprend que notre moral peut se relever. Notre courbe est aplatie. Plus aplati que l’agenda d’Éric Salvail. C’est flat comme un lac. Pas de deuxième vague. Tout le monde peut se remettre au travail, mais avant, plus rien ne nous empêche de festoyer comme il se doit. Comme savent si bien le faire les Québécois. Tout de go notre Legault enfourne un nouveau projet de loi passe-partout qui déconfine tout, toutes et tous. »

L’automne 2020 ne s’est pas déroulé ainsi, mais la vision de David Gaudreault, qui appelle à fêter la Saint-Jean en même temps que l’Halloween, est franchement divertissante…


PUBLIÉ LE 23/06/2021


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