Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Félix, Maude et la fin du monde : Laval après l’apocalypse

Philippe Couture

Dans Félix, Maude et la fin du monde, nouvelle websérie d’ICI TOU.TV écrite par le duo Michel Brouillette et Stéphanie Perreault, les humains disparaissent mystérieusement, laissant seulement quatre survivants dans la banlieue déserte. « On a voulu écrire une série post-apocalyptique aux contours très réalistes », disent les auteurs.

Photo : Stéphanie Perreault et Michel Brouillette | Radio-Canada

Après l’univers du jeu vidéo dans Les bogues de la vie, qu’est-ce qui vous amène vers le fantastique et la science-fiction ?

Michel Brouillette : « Vous verrez que Félix, Maude et la fin du monde fait parfois référence à Stranger Things et à son univers de mondes parallèles en miroir. On a tous les deux beaucoup aimé plonger dans cet univers récemment (moi davantage que Stéphanie) et ça a pu être une influence. De mon côté, je suis un geek refoulé qui a beaucoup regardé de films de science-fiction et de superhéros pendant mon enfance et mon adolescence, avant de les rejeter un peu pendant quelques années. J’y suis revenu en force ces derniers temps, avec la renaissance de Marvel, puis ma redécouverte de plusieurs univers fantasy. La tentation d’écrire une série de ce genre en la campant dans une forte québécitude était trop forte. »

Stéphanie Perreault : « Je suis pour ma part une amatrice modérée de ces univers : je les apprécie tant qu’ils servent de leviers à de bonnes intrigues psychologiques ou sociales et qu’ils ne sombrent pas dans la surenchère d’effets. C’est d’ailleurs ce qu’on a essayé de faire avec notre série, en favorisant une intrigue somme toute réaliste et une certaine sobriété. Comme dit Michel, c’est notre naturel québécois qui nous y mène : on adapte les codes de ces narrations très américaines à la sensibilité d’ici. Pas d’armes à feu, pas de zombies violents, mais un monde post-apocalyptique aux textures urbaines réalistes et où les ennemis sont la solitude et le sentiment de déroute. Ces dernières années, les créateurs québécois ont été de plus en plus nombreux à développer à leur façon des univers de science-fiction. On le fait nécessairement avec une touche différente. Il ne s’agit pas de copier les esthétiques américaines ou européennes, et c’est tant mieux. »

Jean-Carl Boucher | Radio-Canada

Pour affronter le vide, Félix et Maude ont le réflexe de chercher vite d’autres humains. Vous, qu’auriez-vous fait à leur place ?

M.B. : « C’est un peu la question qu’on imagine que les téléspectateurs se poseront aussi à leur tour. Comment réagir à la disparition de tous les humains de la planète ? Que faire dans un monde déserté ? Moi, je serais un peu comme Félix et mon premier réflexe serait de me gâter et de me faire plaisir. Il va à La Ronde pour profiter seul des manèges. Je ferais sûrement un truc du genre. J’en profiterais aussi pour faire tout ce que je n’ose pas faire quand je suis soucieux du regard des autres. C’est puissant, à mes yeux, cette idée d’un monde où le regard de l’autre disparaît. Tout devient possible. Mais l’euphorie ne dure sans doute qu’un court temps. »

S.P. : « Je pense que j’angoisserais énormément et que ça me pousserait aussi à chercher vite d’autres humains, à espérer un sursaut de vie ailleurs. Je sillonnerais le monde entier pour trouver quelqu’un. D’ailleurs, de nombreuses personnes qu’on a consultées pendant l’écriture nous ont dit la même chose. La solitude est clairement invivable à long terme pour l’humain. C’est l’un des premiers thèmes de la série. Maude et Félix, heureusement, vont rapidement se trouver. Sans ça, ils auraient sombré. »

Sarah Keita | Radio-Canada

Dans un contexte pandémique, croyez-vous que votre série, avec ses images de ville déserte, gagne en pertinence ?

S.P. : « On l’a écrite bien avant tout cela, sans savoir qu’elle allait être tournée dans les rues véritablement désertées de Laval et de Montréal pendant le premier confinement du printemps dernier. C’est certain que le public pourra lier l’histoire de Félix et Maude à sa propre expérience du confinement et, aujourd’hui, du couvre-feu. Dans ce contexte, on est content qu’il y ait beaucoup d’humour dans notre série. La solitude de Maude et de Félix est explorée au maximum, mais elle est également équilibrée par un regard décalé, et par des notes d’humour caustique. D’ailleurs, Michel a fait l’École nationale de l’humour et, moi, j’ai tâté de ce registre souvent dans ma carrière d’actrice. En se retrouvant dans le vide, nos personnages peuvent poser soudainement un regard autodérisoire sur certains éléments de leur vie d’avant, sur des travers de l’humain dont il vaut mieux rire. »

> LIRE AUSSI :
Sur les écrans de… Michel Brouillette et Stéphanie Perreault

Vous posez d’ailleurs ce regard sur nos vies numériques surchargées, qui paraissent absurdes dans un monde déserté…

M.B. : « Nous voulions effectivement mettre de l’avant ce regard sur la surconsommation d’écrans. On voulait provoquer un retour aux sources obligé, sans réseaux sociaux, GPS et Google, comme si la planète avait appuyé sur un gros bouton Reset. Nous voulions forcer nos personnages à se faire confiance et à devenir ingénieux. Au départ, ce n’est pas naturel pour eux : Félix rafraîchit sans arrêt son fil d’actualité et cherche des survivants en vérifiant le nombre de personnes en ligne dans ses jeux vidéo. Maude, elle, a le réflexe de faire un appel à l’aide sur Instagram. Nous trouvions intéressant de forcer les personnages à délaisser leur téléphone, pour se demander : “Qu’est-ce que je vaux en dehors de ce que je suis sur Internet ?”. Heureusement, sans barrières sociales, nos héros s’épanouissent, comme si le flafla des médias sociaux les empêchait d’être le meilleur d’eux-mêmes. »

Au contraire d’univers post-apocalyptiques où l’homme se révèle cruel, vous optez pour une certaine bienveillance. Pourquoi ?

S.P. : « Ah, quelle grande question de science-fiction ! L’homme est-il foncièrement bienveillant, ou l’homme est-il un loup pour l’homme ? Notre série explore quand même l’aspect individualiste et cruel de l’humain au fil des épisodes, où se dévoileront peu à peu des méfiances et des peurs irrationnelles de l’autre. Mais, il est vrai que nous sommes loin des univers à la Walking Dead, où chaque personnage rencontré est potentiellement un monstre. La vérité est que, peut-être naïvement, on aime croire que l’humain est fondamentalement bon. La série penche davantage de ce côté-là, et c’est le reflet de nos réflexions à ce sujet. Encore une fois, j’oserais dire que c’est aussi bien québécois de notre part. Nous sommes un peuple de gentils. »

On vous connaît séparément comme comédiens, mais en tant qu’auteurs, vous écrivez vos séries à deux. Comment procédez-vous ?

M.B. : « C’est assez facile pour nous de rédiger directement à quatre mains, en faisant carrément des séances d’écriture ensemble à la même table, parce qu’on vit ensemble en couple et qu’on s’appuie sur d’infinies conversations préalables où l’on a discuté de chacun des éléments cinq fois plutôt qu’une. On parle de nos idées de long en large un peu tout le temps dans la maison, en faisant la vaisselle ou en préparant le repas des enfants. Quand vient le temps de coucher tout cela sur papier sous forme de dialogue, tout a déjà été longuement mûri. Puisqu’on est comédiens, on lit tout de suite nos textes à haute voix pour les mettre à l’épreuve de l’oralité et les corriger dès que quelque chose sonne mal. Ce que je remarque, c’est que cette façon de travailler nous rend très ouverts à la critique et beaucoup moins vulnérables. Quand j’écris seul, je suis surprotecteur de mes textes et fragilisé au moindre commentaire des premiers lecteurs. Dans notre écriture à deux, les allers-retours constants entre nos deux perspectives nous prémunissent de cette attitude plus égocentrique d’auteur fragile. »

+

Mettant en vedette Jean-Carl Boucher et Sarah Keita, la série Félix, Maude et la fin du monde est réalisée par le duo Dan et PAG et produite par Trio Orange et offerte sur TOU.TV. La précédente série de Michel Brouillette et de Stéphanie Perreault, Les bogues de la vie, se trouve également sur la plateforme.


PUBLIÉ LE 12/03/2021


VOIR AUSSI :
Patrick Senécal fait frissonner notre télé

L’écrivain se prête à l’écriture d’une anthologie pour Club Illico.

Qu’est-ce qu’on regardera en 2021?

Pour meubler nos soirées télé en 2021, on aura l’embarras du choix.

Sur les écrans de… Anne Boyer

Regard sur ses contenus préférés, toutes plateformes confondues.

Pour tout savoir sur le fameux deepfake de Tom Cruise sur TikTok

Un imitateur de l'acteur a rendu le faux plus crédible.