Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Facetune et pandémie, un cocktail ravageur

Marianne Prairie

Une levée de boucliers s’organise contre les effets pervers des applications de retouche photo telles que Facetune sur l’estime de soi des jeunes filles.

Photo : koolshooters | Pexels

Cet article a été rendu possible grâce aux contributions volontaires de Philippe Lamarre et de Bruno Dupuis. Vous aussi, SOUTENEZ LES ÉCRANS aujourd’hui!

La dénonciation des standards de beauté irréalistes véhiculés par des images retravaillées est loin d’être un nouveau phénomène. Ces dernières semaines, plusieurs initiatives critiquent en plus l’utilisation non encadrée d’applications de retouche très populaires qui propagent des versions idéalisées loin de la réalité.

On vise entre autres Facetune, l’application payante la plus téléchargée sur l’App Store de 2017 à 2019 (et au troisième rang du palmarès 2020). Elle propose de multiples « fonctions pour améliorer et corriger les visages », telles que remodeler le nez, cacher les cheveux blancs, agrandir les yeux, blanchir les dents et uniformiser le teint.

Sa version gratuite, Facetune2, a pour sa part été téléchargée 50 millions de fois sur Google Play.

La majorité des adolescentes retouchent leurs photos

En avril, le géant Dove a ajouté son pavé dans la mare avec une vidéo nommée Un selfie à contre-courant, reprenant la formule percutante qui avait démontré, à rebours, le travail de manipulation des images publicitaires. Quinze ans plus tard, on met en lumière la facilité avec laquelle une adolescente, seule dans sa chambre, peut arriver au même résultat avec son cellulaire.

Selon une étude commanditée par le projet Dove pour l’estime de soi, 80 % des jeunes Canadiennes de 13 ans ont déjà téléchargé ou utilisé une application pour modifier leur apparence sur des photos. En outre, 2 filles à 10 à 17 ans sur 3 retouchent ou masquent au moins une partie de leur corps ou de leur visage avant de publier un égoportrait.

En entrevue, la psychologue Stéphanie Léonard, fondatrice de l’organisme Bien avec mon corps réagit à ces statistiques avec nuance. « Ça me désole, mais je les comprends. Au Québec, un adolescent sur deux n’aime pas son corps. »

Selon elle, le problème ne se trouve pas dans les applications de retouche comme telles, mais dans l’encadrement des pratiques. Elle explique : « Lorsqu’on indique sur la photo qu’elle a été retouchée, l’effet est moins nocif sur l’estime de soi et l’image corporelle. »

Damnée pandémie

La pandémie a exacerbé les problèmes d’image corporelle chez les adolescentes, conséquence d’une augmentation de la consommation des médias sociaux, mais aussi de l’isolement forcé. Le sentiment d’impuissance et l’inquiétude grandissent chez les parents.

C’est le cas de Paméla Desrosiers qui a observé des changements chez sa fille de 16 ans : « La pandémie a nui énormément à la relation qu’elle entretient avec son corps. Elle est seule, sa vie passe à travers son écran, donc elle est plus exposée que jamais à ces images idéalisées, mais aussi au marketing ciblé par des algorithmes. »

Stéphanie Léonard abonde en ce sens. « Avec la pandémie, le fait que les jeunes ont eu moins accès à d’autres sources de validation, ça n’a pas aidé », ajoutant que les études démontrent que l’utilisation prolongée des réseaux sociaux peut nuire à l’insatisfaction corporelle.

D’après un article publié sur le site de l’Ordre des psychologues du Québec, l’éducation par rapport aux médias sociaux a un effet protecteur quant à l’image corporelle.

La fille de Paméla Desrosiers confirme que plusieurs jeunes ont conscience qu’ils font face à des standards impossibles à atteindre, mais ils ont de la difficulté à distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas.

Sensibiliser grâce aux égoportraits

Vedette auprès des jeunes, la comédienne Sarah-Jeanne Labrosse avait déjà encouragé ses fans à ne pas tomber dans le piège de la comparaison en publiant une photo avant/après retouches sur Instagram.

À l’occasion du 8 mars, elle a même partagé un selfie sans filtre et sans maquillage. La photo où on voit clairement quelques boutons sur sa peau a récolté 27 850 mentions J’aime.

En février 2021, l’Advertising Standards Authority (ASA) au Royaume-Uni a statué que les filtres peuvent être trompeurs et ne devrait jamais exagérer les effets des cosmétiques ou des produits de soin pour la peau dans les publications publicitaires. L’ASA répondait ainsi à la campagne #filterdrop demandant que les influenceurs fassent preuve de plus de transparence dans leur utilisation de filtres sur Instagram.

En 2019, Instagram a banni les filtres promouvant de façon explicite la chirurgie esthétique. Toutefois, un nombre incalculable de filtres créés par les utilisateurs continuent d’altérer les traits du visage ou la texture de la peau, et ce, même quand il ne s’agit pas d’un filtre libellé « beauté ». Quelques créatrices proposent des alternatives amusantes qui préservent l’aspect naturel du sujet, mais il demeure très difficile d’échapper aux lèvres gonflées et au teint immaculé.


PUBLIÉ LE 07/06/2021


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