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Facebook offrira des redevances à certains médias canadiens

Patrick White

Facebook a annoncé qu’il allait offrir des redevances à une quinzaine de médias canadiens, dont huit au Québec, sur une période de trois ans.

Photo : Tobias Dziuba | Pexels

Cet accord expérimental débutera en septembre prochain, et les ententes à la pièce sont confidentielles. Toutefois, selon mes sources, on parle de « revenus significatifs » pour les médias sélectionnés.

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Création d’emplois en vue

Au Québec, il s’agit du Devoir, des six journaux des Coops de l’information (Le Soleil, Le Nouvelliste, Le Droit, La Tribune, Le QuotidienetLa Voix de l’Est), de même que de Narcity.

Au Canada anglais, on mentionne le Winnipeg Free Presset divers médias régionaux et spécialisés (Village Media, The Narwhal, National Observer, etc.).

Pour ces médias, il s’agit en effet d’une bonne nouvelle. Il faut le reconnaître. Des emplois seront créés. C’est le début de quelque chose à un moment où Google et Facebook dominent avec 81 % des revenus publicitaires numériques au pays.

Selon les calculs de Jean-Hugues Roy de l’UQAM, Google et Facebook font environ 280 millions $ de revenus par année au pays avec le partage des articles des médias canadiens. 

Quelques interrogations

Mais l’annonce de Facebook amène son lot de questions. Est-ce une simple opération de relations publiques de Facebook pour éviter des lois fédérales canadiennes à venir, dont le projet de loi C-10? Fort possible. Le ministre du Patrimoine canadien a aussi dans ses cartons deux autres projets de loi visant les GAFA, un sur l’équité fiscale et l’autre sur la gestion des commentaires haineux. 

L’annonce de Facebook ne doit pas court-circuiter les efforts du gouvernement, dont la réforme du CRTC (loi C-10), qui est la première mouture depuis 1991 (avant l’arrivée d’Internet). Il y aura inévitablement un encadrement des GAFA et pas uniquement au Canada. Facebook a senti la soupe chaude et a décidé d’agir avant d’être réglementé. Ces types d’accords sont déjà en place en Australie, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne.

Les autres questions posées par ces accords sont claires : pourquoi de telles ententes de confidentialité? Comment s’est faite la sélection des médias? Pourquoi avoir exclu La Presse, Québecor et Radio-Canada, par exemple? Est-ce que Facebook tente de régner en divisant les médias entre eux? Il ne faut pas être naïf ici. Où se retrouveront ces nouvelles et sous quelle forme? On ne sait pas. On comprend seulement que ce sera une section spéciale dans Facebook, où des contenus spécifiques (comme la COVID-19 ou le climat par exemple) seront mis en valeur. En retour, le trafic serait redirigé vers le média.



Des « redevances importantes » pour Le Devoir

Pour Brian Myles, directeur du Devoir, « les redevances prévues au contrat de trois ans sont suffisamment importantes pour qu’on se donne la peine d’aller de l’avant, comme nous l’avons fait dans le passé avec MSN Québec et Apple News+ ». 

« Nous avons obtenu ce que nous exigions de longue date : une compensation équitable, au terme d’une négociation honnête, pour la circulation de nos contenus sur les plateformes numériques. Nous mettions déjà la quasi-totalité de nos contenus sur Facebook, et ce, à titre gratuit, car cette plateforme est un bon canal de découverte de nos contenus. Nous le ferons maintenant moyennant une redevance. Facebook ne publiera pas l’intégralité de nos contenus, seulement les titres, amorces, photos, etc. Le trafic sera redirigé vers ledevoir.com, ce qui nous permettra d’agrandir nos bases d’utilisateurs et de poursuivre notre stratégie visant à favoriser l’abonnement numérique », a précisé Brian Myles.

Le Devoir appuie les efforts du gouvernement fédéral « pour légiférer sur la question des redevances. L’entente va d’ailleurs dans le sens des intentions du ministre. En bon citoyen corporatif, Le Devoir se conformera à la nouvelle loi si jamais elle est adoptée par la Chambre des Communes. En attendant, nous estimons que l’avenir, c’est maintenant! »

Que fera Google News?

Un dossier à suivre de près. Google News va probablement mettre sur pied des accords similaires au Canada bientôt avec des médias canadiens, comme ils l’ont fait ailleurs dans le monde. Mais il ne faut pas se leurrer : l’Union européenne s’apprête à lance une opération antitrust contre Facebook et ce n’est que le début. Les États-Unis et bien d’autres en ont assez que Facebook et les GAFA transmettent autant de désinformation, contribuent à la polarisation du discours public et ne paient que peu ou pas d’impôts.

Tôt ou tard, les GAFA devront rendre des comptes, payer des impôts, établir des redevances claires pour tous les médias sinon les parlements vont agir avec force et détermination. La récréation est terminée.


PUBLIÉ LE 28/05/2021


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