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Et si Google et Facebook devenaient des services publics?

Publié le 03/05/2020 | par Steve Proulx

Les Facebook et Google devraient-ils partager une partie de leurs revenus publicitaires avec les entreprises de presse ? L’idée a encore gagné du terrain ces derniers jours.

interface Google

Ce week-end, des éditeurs qui représentent « la grande majorité des journaux québécois et canadiens » ont signé une lettre ouverte demandant au gouvernement du Canada de « suivre l’exemple » de la France et de l’Australie, qui élaborent actuellement un cadre réglementaire pour contraindre Google et Facebook à verser aux médias locaux une partie des revenus publicitaires qu’ils génèrent en exploitant les nouvelles locales.

Ce n’est pas une première : en 2017, plus de 2 000 éditeurs de presse américains signaient une lettre ouverte demandant au Congrès essentiellement la même chose.

La lettre ouverte des grands journaux du pays survient dans un contexte pour le moins paradoxal.

Résumé des épisodes récents :

Depuis les débuts de la pandémie, la population se fie plus que jamais aux médias d’information pour rester au courant de l’évolution de la crise.

L’économie étant encore largement sur la glace, plusieurs entreprises ont ralenti ou stoppé temporairement leurs activités, et par le fait même, mis le frein à main sur leurs dépenses publicitaires.

L’effet dévastateur sur les finances déjà fragiles de plusieurs entreprises de presse a été quasi immédiat : la Coopérative nationale de l’information indépendante (ex-Groupe Capitales Médias) a dû cesser de publier ses quotidiens en semaine et a mis à pied temporairement 143 employés ; Postmedia a annoncé la suppression de 80 postes et la fermeture définitive de 15 journaux locaux ; le journal Les Affaires s’est mis à solliciter des dons ; La Presse demandera maintenant à ses lecteurs sur tablette de s’authentifier, et une publicité vidéo de 30 secondes doit être regardée avant de pouvoir lire l’édition du jour ; fin mars, Québecor a mis à pied 10 % de ses employés pour une période de deux mois ; et Métro Média, 40 % de son personnel

Pendant ce temps, les géants du Web présentaient ces derniers jours leurs résultats financiers pour le premier trimestre de 2020 : des revenus en hausse de 18 % pour Facebook, et de 13 % pour Google.

La situation des géants du Web devient pour le moins… embarrassante.

Facebook ou Google, rappelons-le, ne sont au départ que des « systèmes d’organisation du Web » : ils ont mis au point des algorithmes qui permettent au public de trouver de l’information et/ou de la partager à leurs amis. Ils l’ont fait — il faut le reconnaître — d’une façon diablement efficace.

Il reste que, d’une certaine manière, Facebook et Google sont des bibliothèques évoluées, parfaitement adaptées à l’ère Internet.



Les bibliothèques compensent les auteurs

Au Canada, les bibliothèques versent aux auteurs une « indemnisation pour l’accès public à leurs livres ». C’est logique : en empruntant un livre à la bibliothèque, l’usager empêche l’auteur de tirer un revenu de la vente de ses livres, d’où cette compensation.

Chaque année, grâce au Programme du droit de prêt public, plus de 17 000 auteurs canadiens reçoivent ainsi une compensation qui varie de 50 $ à 4 100 $.

Imaginons maintenant que nous n’avions que des bibliothèques privées, qui se finançaient en collant une publicité sur la couverture de chaque livre de sa collection. Chaque fois qu’un usager saisit un livre ou le considère, il voit la pub. Bien sûr, il peut finir par se décider et emprunter n’importe quel livre gratuitement.

Or, il découvrira en commençant la lecture de ce roman de Stephen King que l’éditeur a lui aussi placé une publicité au début de chaque chapitre.

Imaginons maintenant que les revenus générés par ces annonces ne soient pas suffisants pour payer Stephen King décemment, alors l’éditeur en aura assez : il réclamera une partie des revenus générés par la publicité que l’administration de la bibliothèque a collé sur la couverture du livre.

De son côté, la direction de la bibliothèque refusera, arguant que ces revenus publicitaires lui appartiennent de plein droit, et qu’ils permettent de créer le meilleur environnement possible pour « découvrir » des livres et pousser plus de lecteurs à les lire.

En fait, la bibliothèque pourrait même arguer : « On vous fournit plus de lecteurs, c’est nous qui devrions vous exiger une compensation ! »

Voyez-vous à quel point cette situation est absurde ?

C’est pourtant beaucoup ce qui passe actuellement dans le dossier « entreprises de presse c. géants du Web ».

Un service d’intérêt public devrait être public

D’un côté, il y a les géants du Web qui fournissent un service d’intérêt public qui nous permet de découvrir de l’information utile (dans le meilleur des cas). 

De l’autre, nous avons des médias d’information qui fournissent un service d’intérêt public en produisant de l’information utile (dans le meilleur des cas). 

Et ces deux services d’intérêt public comptent sur la publicité pour financer leurs activités respectives. Sauf que la pub n’est pas un service d’intérêt public. C’est, j’ose le dire, une distraction dans le dossier qui nous occupe. Et si on s’en passait ?

Débarrassons-nous de la pub. Et si on nationalisait Google et Facebook pour en faire des « bibliothèques publiques » de l’Internet ?

Ces géants, qui sont parvenus à jouer des rôles structurels dans le monde numérique dans lequel nous entrons, seraient sans doute des candidats idéaux pour devenir officiellement des services publics, au même titre que les soins de santé, l’éducation, l’hydroélectricité, les routes, les ondes publiques… et les bibliothèques.

Demander aux géants du Web de payer les médias locaux est une croisade louable. Mais elle me semble une mesure « Band-aid » qui ne règle pas le problème de fond.

Tôt ou tard, les États devront penser à sortir de l’économie de marché une infrastructure technologique aussi essentielle pour l’avenir de la société numérique que les réseaux sociaux ou la recherche Web.


AJOUT (07/05/2020) : Je remercie un lecteur, le professeur de journalisme Roland-Yves Carignan, pour sa suggestion de lecture afin de poursuivre mon humble réflexion : « Concernant l’idée de nationaliser Google et Facebook, tu devrais lire Becoming digital: Toward À Post-Internet Society de Vincent Mosco. C’est la thèse qu’il défend, allant jusqu’à prédire qu’un jour on trouvera ridicule d’avoir si longtemps confié les rapports « sociaux », fussent-ils numériques, à des intérêts privés. »
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Steve Proulx

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