Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Changement de garde à La Presse et mur payant à CN2i

Patrick White

Chaque semaine, Patrick White passe en revue quelques informations sur le monde des médias, des technologies et du numérique qui méritent votre attention.


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Éric Trottier quittera La Presse le 1er janvier

Coup de tonnerre jeudi au quotidien numérique La Presse : l’éditeur adjoint et vice-président à l’information Éric Trottier a annoncé son départ prochain, soit le 1er janvier, après 30 ans de loyaux services.

Il s’agit d’une décision personnelle. Il a 55 ans. Après 30 ans de stress intense et après avoir effectué avec succès le virage numérique de La Presse+ en 2013, il estime avoir fait le tour du jardin et passera le flambeau.

La Presse a abandonné le papier au cours des dernières années, même la fin de semaine. Pour sa survie, elle a misé essentiellement sur son application tablette gratuite. Depuis peu, davantage d’accent a été mis sur l’application téléphonique et sur LaPresse.ca. Et La Presse est devenue une OBNL, en plus d’avoir coupé les ponts avec Power Corporation, son ancien propriétaire.

Les finances de La Presse sont désormais stables, voire enviables, malgré la pandémie de COVID-19 qui a fait mal au printemps 2020. Et le lectorat a doublé depuis le virage 100 % numérique entamé il y a sept ans. Éric Trottier part ainsi à un moment où la « maison est en ordre ». On parle ici de 1,4 million de lecteurs par jour sur toutes ses plateformes.

Je présume que son remplaçant ou sa remplaçante sera recruté en interne comme une bonne connaissance de la culture d’entreprise sera nécessaire pour approfondir le virage numérique du quotidien.

La Presse a toujours indiqué qu’elle tenait à son modèle qui lui permet d’offrir gratuitement à ses lecteurs une information rigoureuse, vérifiée et crédible, basée sur des faits. Dans un contexte où l’information de sources douteuses et les fausses nouvelles abondent, l’information de qualité doit être considérée comme un bien public accessible au plus grand nombre, selon sa direction.

Voici des faits saillants sur le passage d’Éric Trottier à La Presse :

  • Établissement des Normes et pratiques journalistiques à La Presse en 2008
  • Couverture majeure de la guerre en Irak en 2003
  • Création d’un bureau d’enquête avec une dizaine de journalistes
  • Renouvellement de l’équipe de cadres de La Presse au cours des deux dernières années
  • Réforme du Conseil de presse du Québec
  • Création de ponts de discussions entre les médias québécois
  • Actif à la suite de l’affaire Lagacé sur les écoutes téléphoniques illégales de la police et l’éventuelle adoption de la loi fédérale sur la protection des sources journalistiques

Voici la lettre de départ d’Éric Trottier qui explique toutes ses motivations et constats.

Il s’agit du quatrième départ d’importance à La Presse depuis septembre, incluant ceux de Kathleen Lévesque, Hugo Fontaine et Stéphanie Vallet.

> LIRE AUSSI :
L’information est-elle encore un « business » ?

Le HuffPost vendu à BuzzFeed

La vente du HuffPost à son concurrent BuzzFeed est tombée jeudi dernier. La poussière est retombée, et voici mon analyse.

C’est Verizon qui a vendu le HuffPost. Verizon n’a jamais vraiment su quoi faire avec le Huff et peu d’efforts lui ont été consacrés depuis l’achat de AOL par Verizon pour 4 milliards $. Cet investissement a été radié il y a quelques années. Pire encore, Verizon a fusionné AOL avec Yahoo! par la suite et s’en est suivi diverses vagues de licenciements et de fermetures d’éditions régionales du HuffPost, notamment au Mexique, au Maghreb francophone, en Afrique du Sud, en Allemagne, dans les pays arabes.

Le HuffPost américain, qui a mené un combat de front contre Donald Trump de 2014 à 2016, a perdu beaucoup d’influence également alors qu’il était un leader en information aux États-Unis de 2005 à 2016.  Mais le HuffPost comme entité n’a jamais été profitable malgré ses 200 millions de visiteurs uniques par mois dans les meilleures années. Depuis, le trafic a baissé de moitié.

Personnellement, mon poste d’éditeur et de rédacteur en chef du HuffPost Québec a été aboli en octobre 2018 pour des raisons budgétaires. Tout était centralisé à Toronto et New York. Mon licenciement a été un soulagement. Gérer une décroissance n’était pas agréable.

Alors, quels sont les impacts de cette transaction ?

  • Verizon devient actionnaire de BuzzFeed.
  • Verizon va gérer le commerce électronique et la publicité des deux entités.
  • Deux des propriétaires de BuzzFeed sont des fondateurs du Huffington Post en 2005, donc ils auront le HuffPost à cœur contrairement à Verizon qui n’en avait rien à foutre.
  • BuzzFeed et HuffPost vont en principe garder leur identité propre et des salles de rédaction séparées.
  • Les HuffPost Brésil et HuffPost Inde ont fermé cette semaine, signe que ça ne va pas bien.
  • BuzzFeed n’a pas d’édition canadienne, donc j’ose croire que le HuffPost Québec et le HuffPost Canada demeureront intacts pour le moment.
  • Il y a aura des licenciements aux États-Unis et ailleurs au HuffPost en raison des doublons de postes et des économies d’échelle.
  • D’autres éditions internationales du HuffPost risquent de fermer selon moi, comme possiblement en Australie.

Somme toute, le HuffPost n’est plus que l’ombre de lui-même. Mais il y reste encore des centaines de journalistes dans le monde qui tentent de faire une différence dans la vie des gens.

Arianna Huffington, espérons-le, n’aura pas fondé ce média pour rien en 2005.

Les coops de l’information lancent leur mur payant

Local. De calibre modial.

Les six coopératives de l’information (CN2i) issues de la faillite de Groupe Capitales Média en 2019 ont annoncé cette semaine la mise sur pied d’un mur payant (paywall) pour les contenus journalistiques.

Ce modèle d’affaires est logique dans la mesure où la monétisation des contenus est une des clefs du succès éventuel de ces six journaux, qui représentent la moitié des quotidiens au Québec.

On parle ici du Soleil de Québec, du Quotidien au Saguenay–Lac-Saint-Jean, de la Tribune de Sherbrooke, du Nouvelliste de Trois-Rivières, du Droit d’Ottawa-Gatineau et de la Voix de l’Est à Granby.

Les quotidiens visent environ 15 000 abonnés numériques en 2021, ce qui devrait générer au moins 1,5 million $. À cela, on peut ajouter les dons des lecteurs, la philanthropie, les revenus publicitaires et de contenu de marque, et enfin l’aide financière aux médias (provincial et fédéral).

Les abonnements numériques annoncés cette semaine se présentent selon trois versions, dont une de base à 9,99 $ par mois, qui donne l’accès numérique aux six quotidiens. Il y a aussi un abonnement papier-numérique (édition papier le samedi + 7 jours numérique) à 16,99 $ et un dernier plan à 12,99 $ pour les versions numériques des six journaux + l’accès numérique aux éditions papier du samedi. Les six premières semaines sont gratuites, par ailleurs.

Selon les coops, « l’abonnement numérique ne signifie pas la fin des contenus gratuits sur les sites web. Chaque mois, il sera toujours possible de consulter six contenus sans frais. Pour les trois premiers contenus, aucun enregistrement n’est nécessaire. La création d’un compte utilisateur (gratuit) donne droit à trois autres contenus gratuits par mois ».

J’applaudis à ce modèle d’affaires, car il va dans le sens de la valorisation des contenus journalistiques. Même si on sait que 85 % des Québécois ne veulent pas payer pour du contenu, selon les études récentes, il va demeurer une partie de la population qui voudra débourser quelques dollars par mois pour les contenus locaux de qualité des six quotidiens.

Pour ma part, je recommande à ces journaux d’effectuer un virage hyperlocal et délaisser un peu les contenus « art de vivre » la fin de semaine, afin de se spécialiser dans le contenu 100 % local. Les agences de presse feront le reste. Le Soleil a effectué un pas dans cette direction cette semaine avec le lancement d’une infolettre pour l’est du Québec. Une bonne idée.

Bonne chance à ces coops !

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Frapper un mur (payant)

En rafale

  • Noémi Mercier nommée chef d’antenne au service des nouvelles de Noovo.
  • L’Association canadienne des journalistes lance un sondage sur la diversité dans les salles de rédaction canadiennes.

La taxe GAFA sera prélevée en 2020 en France.


PUBLIÉ LE 26/11/2020


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