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Les nuances, selon Facebook et Twitter

Publié le 06/08/2020 | par Steve Proulx

Cet été, une initiative de vérification de faits financée par Patrimoine canadien pour lutter contre « l’infodémie » n’a pas pu rayonner autant qu’elle l’aurait souhaité. La raison ? Des algorithmes qui ne font manifestement pas dans la nuance.

Dépister la désinfo Facebook

Le projet Dépister la désinfo, vous connaissez ? Si oui, vous n’en avez sans doute pas entendu parler par le biais d’une annonce sur Facebook ou sur Twitter.

Lancé en mai dernier, ce projet est une initiative conjointe de l’Agence Science-Presse et de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Il vise à créer des outils pour permettre aux citoyens de « faire le tri entre le vrai et le faux » dans le contexte de la pandémie. Et il a été mis sur pied grâce à un financement de Patrimoine canadien d’une valeur de 330 164 $.

Dépister la désinfo n’est donc pas une manœuvre d’un obscur groupuscule de théoriciens du complot. L’Agence Science-Presse est un organisme de vulgarisation scientifique qui existe depuis plus de 40 ans. Il fait partie des 88 médias de l’International Fact-Checking Network qui contribuent depuis les derniers mois à bâtir une vaste base de données de contenus pour contre-vérifier les nouvelles douteuses circulant à propos du coronavirus.

En somme, Facebook, qui a promis d’être intraitable en ce qui concerne les fausses nouvelles concernant la COVID-19, aurait dû être ravi d’apprendre l’existence d’un tel projet. Hélas, il semble que les robots censés contrer la désinformation n’aient pas reçu le mémo.

Quand l’IA s’emmêle

Il semble qu’en voulant s’attaquer au déluge de fausses nouvelles entourant la COVID-19, le projet Dépister la désinfo ait été pris dans les mailles d’un filet… justement destiné à s’attaquer au déluge de fausses nouvelles entourant la COVID-19.

« Sur Facebook, dès qu’on a créé un compte publicitaire au nom du projet Covid-19 : Dépister la désinfo / Track the facts et qu’on a commencé à diffuser des contenus, certains ont été refusés », dit Ève Beaudin, journaliste scientifique et corédactrice en chef du projet. 

C’est à la fin mai que l’algorithme de Facebook a commencé à sévir, lorsque les responsables des médias sociaux du projet ont voulu « promouvoir » un article faisant la lumière sur l’hydroloxychloroquine (ce médicament prétendument efficace contre la COVID-19 que Donald Trump se vantait de prendre chaque jour).

Par la suite, même après avoir vérifié l’identité du compte, l’algorithme de Facebook a continué à refuser les publicités de Dépister la désinfo.

« [Le blocage] semble toujours concerner les sujets délicats, comme les changements climatiques ou la mention de Donald Trump, ou quand il y a le mot “complot” dans le texte », dit Ève Beaudin. 

L’algorithme de Twitter n’a pas mieux fait. « Depuis le début du projet, ajoute Ève Beaudin, on n’a jamais pu faire de publicité sur Twitter. Selon eux, notre compte est inéligible. »

Il aura fallu attendre le début du mois d’août pour que Facebook daigne enfin reconnaître son erreur dans un message laconique :

Facebook Dépister la désinfo

« C’est une bonne nouvelle, dit Ève Beaudin, mais notre compte publicitaire sur Facebook n’a pas encore été réactivé… »



Victime collatérale de l’infodémie

Le rayonnement du projet Dépister la désinfo a souffert de ce filtre mal calibré. « Sur Facebook, on sait que lorsqu’on ne paie pas, on a moins de visibilité pour nos articles », dit Ève Beaudin. 

Le compte Facebook du projet, malgré une activité quotidienne, dépasse à peine les 800 abonnés.

« Sur Twitter, il est difficile de faire connaître un nouveau compte quand on n’a pas accès à la publicité », ajoute la porte-parole du projet. Les chiffres lui donnent raison. Avec 451 abonnés sur son compte Twitter, le projet n’a pas réellement pris son envol.

« Facebook et Twitter bloquent nos comptes publicitaires, souligne Ève Beaudin, mais pendant ce temps, ils laissent paquet de comptes faire la promotion de faux remèdes, raconter n’importe quoi… »

L’ampleur de la désinformation

Les soucis de Dépister la désinfo mettent en lumière l’ampleur du problème de la désinformation, que les médias sociaux semblent sincèrement vouloir contrer. Avec les risques de jeter le bébé avec l’eau du bain.

« Pour nous, tout ceci nous a démontré à quel point notre projet est nécessaire, croit Ève Beaudin. On fait de la vérification de faits depuis quatre ans, et on n’avait jamais vu ça, l’ampleur de la désinformation. Dans un contexte où les gens ont peur et qu’ils ne prennent pas beaucoup de temps pour s’informer ou qu’ils trouvent leur information dans les médias sociaux… Cela nous confirme qu’il faut continuer à faire de l’éducation aux médias. »

*TRANSPARENCE : 37e AVENUE, l’éditeur de Les écrans, compte parmi les collaborateurs de Dépister la désinfo.


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Steve Proulx