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Est-il temps de décentraliser les médias sociaux?

Steve Proulx

L’effacement de Trump des grands médias sociaux après l’assaut contre le Capitole du 6 janvier dernier ouvre une véritable boîte de Pandore. Si Twitter ou Facebook peuvent museler un président des États-Unis, leur toute-puissance devrait-elle commencer à nous inquiéter ?

Photo : Ravi Sharma | Unsplash

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 16 janvier. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Accusé d’avoir encouragé la foule à envahir le Capitole, le 6 janvier, Donald Trump a commis une bourde de trop.

À quelques jours de la fin de son mandat, le voilà sous le coup d’une deuxième procédure de destitution. Ses plus fidèles collaborateurs lui tournent le dos, et même la PGA ne veut plus organiser son championnat sur son terrain de golf.

Surtout, la réaction des médias sociaux ne s’est pas fait attendre. Le 8 janvier, Twitter a suspendu le compte @realDonaldTrump, privant ainsi des tweets enragés du président quelque 88 millions d’abonnés. D’autres médias sociaux ont suivi : Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat, YouTube, Twitch et même Pinterest ont tous, d’une façon ou d’une autre, suspendu ou limité la portée des propos du président.

Cette situation sans précédent soulève des questions fondamentales.

Est-il souhaitable que des patrons d’entreprises technos continuent de décider de ce qui peut être dit ou pas… notamment par des élus (fut-il Donald Trump) ?

La situation remet à l’avant-scène une idée qui fait tranquillement son chemin : comme les médias sociaux jouent maintenant un rôle central dans la circulation des idées, peut-être est-il temps de revoir le concept initial.

L’exemple de la radiodiffusion

En 2017, l’auteur Vincent Mosco, dans son livre Becoming digital : Toward A Post-Internet Society, défendait l’idée d’une nationalisation des médias sociaux. Une proposition radicale, difficilement réalisable à moyen terme.

Sans nationaliser les médias sociaux, on peut néanmoins imaginer un mécanisme de contrôle semblable à celui qui prévaut dans le monde de la radiodiffusion. En effet, pour obtenir le droit d’utiliser les ondes publiques, les radiodiffuseurs doivent se soumettre à une série d’exigences.

Au Canada, le CRTC a pour mission de recevoir les plaintes du public et de s’assurer que ces exigences sont respectées. Le CRTC n’a retiré qu’une seule fois sa licence à une station de radio en raison de propos inacceptables. C’était en 2004, à l’époque où les animateurs Jeff Filion et André Arthur sévissaient sur les ondes de la station de Québec CHOI FM.

La décision du CRTC a mené à plusieurs manifestations — souvenons-nous du célèbre slogan « Libaaarté, je crie ton nom ! » —, au congédiement de Filion et à un changement de propriétaire, l’élément qui a convaincu le CRTC de renouveler la licence de CHOI FM en 2006.

Le CRTC est certainement un organisme perfectible… mais il existe. Or, à l’heure actuelle, des sociétés privées gèrent des médias sociaux sur lesquels circulent des propos qui feraient passer Jeff Filion pour un moine bouddhiste, et elles s’octroient le droit de les censurer (ou pas) en vertu de règles qu’elles ont elles-mêmes élaborées.

La semaine dernière, ces sociétés ont fermé le clapet à Donald Trump — et on ne s’en plaindra pas.

Mais elles ont aussi ouvert une fenêtre sur une absurdité à corriger : il est temps que les médias sociaux se soumettent à des exigences communes, votées par la population, et dont le respect est assuré par des organisations publiques et indépendantes des intérêts privés.

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Une autre avenue : des médias sociaux décentralisés

Plusieurs investisseurs en capital de risque de renom contactés par Business Insider croient que l’effacement de Trump par les médias sociaux était une mauvaise idée, qui prouve que les géants du Web sont devenus trop puissants.

Fred Wilson, un investisseur de la première heure dans Twitter, a même déclaré qu’il était « fantastique que les mensonges, la haine et les gestes odieux de l’actuel président des États-Unis ne soient plus accessibles sur Twitter, […] mais il est problématique que Twitter ait autant de pouvoir. »

Certains de ces investisseurs s’intéressent de plus en plus aux jeunes pousses qui proposent des moyens de décentraliser les médias sociaux. De quelle façon ? En créant une infrastructure de communication qui ne serait pas contrôlée par une seule entreprise.

Une solution inspirée du courriel

Des médias sociaux décentralisés pourraient fonctionner à la manière du courriel. Depuis toujours, pour envoyer un courriel, il n’est pas obligatoire d’utiliser Gmail ou Outlook. Ce ne sont que des applications pour créer et partager des courriels. Et l’application Gmail, par exemple, a une façon de traiter les polluriels (spam), qui n’est pas exactement la même dans Outlook.

Dans cet esprit, si les messages partagés sur les médias sociaux (les tweets ou les statuts Facebook) étaient traités comme un protocole de communication semblable au courriel, l’application Twitter ne servirait qu’à lire des tweets… et Twitter pourrait décider de restreindre les tweets d’un président récalcitrant sans nécessairement lui retirer, en quelque sorte, sa liberté d’expression.

En somme, si les médias sociaux étaient décentralisés, Donald Trump pourrait toujours communiquer, et ses fidèles n’auraient qu’à lire ses messages sur une autre plateforme sociale.

Sur son blogue, Fred Wilson est catégorique : « C’est ainsi que les médias sociaux devraient fonctionner, et il est grand temps que nous nous y mettions. »

Qui sait, dans l’histoire, on reconnaîtra peut-être l’épisode de la semaine dernière comme l’élément déclencheur d’une vaste réingénierie des médias sociaux…


PUBLIÉ LE 20/01/2021


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