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Médias et journalistes dans la loupe de Yann Guégan

Philippe Couture

Le journaliste Yann Guégan, créateur du site Dans mon labo, offre des analyses documentées d’un monde médiatique en mutation… et pourtant souvent coincé dans les clichés.

Yann Guégan

«Trop souvent, le web est encore perçu comme un simple réceptacle de contenus pensés pour le papier.»

-Yann Guégan, journaliste et créateur de Dans mon labo

Vous êtes en charge de l’innovation éditoriale au sein du média français Contexte. En quoi cela consiste-t-il ?

Yann Guégan : « Contexte a été un média précurseur en France, et sans doute dans le monde francophone, lorsqu’a été créé ce poste qui me permet de mettre à profit ma passion pour les formes journalistiques numériques émergentes et le journalisme de données. C’est un poste de coordonnateur éditorial avec une composante technique très forte : je dois entre autres m’assurer que nos articles présentent les chiffres et statistiques sous forme de visualisations parlantes et que nos journalistes aient accès à de bons outils de datajournalisme (ou journalisme de données). Il s’agit aussi de favoriser différents types de récits et de techniques d’investigation. J’ai occupé un poste similaire chez Rue89.

Étrangement, en France, ce ne sont pas les grands médias, comme Le Monde ou Libération, qui investissent le plus dans ces pratiques innovantes. Ils font un certain travail en ce sens, et souvent de l’excellent boulot, mais ils ne sont pas les leaders. Tout le contraire du monde anglo-saxon, où de gros joueurs comme le New York Times ou le Washington Post prennent les devants. »

On vous connaît aussi en tant qu’observateur critique des médias, vous qui utilisez l’analytique de données pour ce faire…

Y.G. : « J’ai commencé à faire cela chez Rue89, puis sur mon propre site, Dans mon labo, où je m’amuse effectivement à traquer les formulations clichées et les formules toutes faites dont abusent les journalistes, à l’aide d’un petit robot qui analyse Google Actualités. Il traque les “affaires à suivre” et les “mêmes sons de cloche”, par exemple. Je m’intéresse aussi aux sujets de prédilection des médias, que je documente grâce à des outils de datajournalisme, histoire de voir quelles sont les obsessions de nos médias et d’exposer une certaine uniformité de leurs pratiques et de leurs thèmes favoris. Je vous dirais néanmoins que ces travers m’amusent plus qu’ils ne m’indignent. En tout cas, je cherche surtout à les comprendre. Au sujet des clichés, par exemple, la plupart des linguistes et spécialistes de la communication avec qui j’en discute ne se formalisent pas de leur omniprésence. Ces formules constituent des mécanismes efficaces de langage, pour communiquer brièvement des idées complexes. Les lecteurs semblent d’ailleurs très bien s’en accommoder. »

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Yann Guégan nous offre son analyse des clichés récurrents dans les médias québécois.

Les écoles de journalisme enseignent pourtant à les éviter comme la peste. Pourquoi ? 

Y.G. : « Ça révèle une sorte de snobisme linguistique dans les plus hautes sphères de la profession. On voudrait que les journalistes s’élèvent par le biais de pratiques linguistiques littéraires, considérées plus nobles. Elles ne sont pourtant pas nécessairement les plus propices à un texte journalistique clair. Mes exercices de chasse aux clichés montrent en tout cas des clivages intéressants sur cette question entre une presse plus intello, qui tend à fuir les clichés, et une presse plus populaire qui les aime et qui en abuse. Il y a ceux qui aiment la langue rassembleuse et ancrée dans le parler quotidien, et ceux qui aspirent à autre chose et se méfient des clichés. »

La lenteur des médias francophones à embrasser le journalisme de données et les formes numériques natives vous inquiète-t-elle davantage ?

Y.G. : « Trop souvent, le web est encore perçu comme un simple réceptacle de contenus pensés pour le papier. Pour que ça change, il n’y a pas de solutions miracles. Les journalistes sont ouverts aux nouvelles formes ; nous ne sommes plus à l’époque où ils étaient réticents à apprendre les langages de programmation pour pouvoir bidouiller des outils d’analyse de données. Implanter ces formes est donc une responsabilité des patrons de presse. Je pense que les choses changeront seulement lorsqu’il y aura un vrai changement générationnel dans les postes de direction. On y arrivera seulement lorsque seront partout en poste des gens qui ont eu à long terme une expérience intime du numérique, ou qui sont nés dedans. »

Quelles conditions faut-il réunir pour que se multiplient des profils de journaliste-codeur tels que vous ?

Y.G. : « Il faut qu’on sache accorder à ces journalistes beaucoup d’autonomie et de liberté, mais aussi le soutien d’une structure. Les journalistes de données doivent être payés pour le temps qu’ils consacrent à leurs nouveaux apprentissages, dans un monde numérique en constant changement. Ça veut dire que le temps pris à apprendre un logiciel ou un langage, ou pour assister à des conférences, est primordial et doit faire partie de la définition de tâches. Ça demande aux patrons de presse de cesser de penser à court terme. Ces dernières années, il a fallu courir un marathon pour entrer à plein fouet dans le numérique, mais je pense qu’il faut maintenant aussi avoir des coureurs de fond, en arrière-plan, qui travaillent sur le fond et qui donnent le ton aux autres. Les rédactions doivent aussi impérativement embaucher davantage de développeurs. »

La crise de la COVID-19, en favorisant les visualisations de données, est-elle en train de changer la donne ?

Y.G. : « Clairement, c’est un moment de bascule. Tout d’un coup, la visualisation est devenue “ze thing”. On voulait voir si la courbe monte ou descend, et visualiser comment le virus se transmet, ou comment et pourquoi le masque fonctionne. Ça a fait exister une infinité de formats. Je crois que de nombreux médias ont utilisé ce moment pour gagner en expérience et qu’ils ne reviendront plus jamais en arrière. Au Washington Post, pour ne citer encore que cet exemple canonique, les contenus visuels reliés au virus ont été les plus consultés de toute l’histoire du média. »

Ce type de journalisme peut-il contribuer à restaurer le lien de confiance brisé entre journalistes et grand public ?

Y.G. : « Cette question me passionne. Je siège d’ailleurs en France sur le Conseil de déontologie journalistique et de médiation, où nous travaillons sur ces questions. Mon point de vue est malheureusement pessimiste. La crise de confiance n’est pas due aux formats journalistiques utilisés par les médias. C’est plus profond que ça. C’est la relation avec le public qu’il faut retravailler. Dans les rédactions, il faut qu’on ouvre les portes et les fenêtres. On voit que les gens ne savent pas comment travaillent les journalistes, alors il faut être plus transparent. Et écouter ce que le public dit. Il faut que le journaliste cesse de parler tout seul et qu’il entre vraiment en dialogue. »


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Pour suivre le travail de Yann Guégan : Dans mon labo


PUBLIÉ LE 07/12/2020


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