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Chasser les clichés des médias québécois avec Yann Guégan

Philippe Couture

Une affaire à suivre? Un virage à 180 degrés? Le journaliste Yann Guégan radiographie la surutilisation de ces locutions figées dans les médias d’ici.

Photo : Roman Kraft | Unsplash

Monter au créneau. Tirer son épingle du jeu. Trier quelque chose sur le volet. Être à la croisée des chemins. Voilà autant de locutions dont abusent les journalistes dans la presse francophone partout dans le monde. Le journaliste français Yann Guégan, chargé de l’innovation éditoriale chez Contexte et créateur du site Dans mon labo, traque depuis quelques années ces clichés à l’aide d’un petit robot qu’il a codé pour détecter ces formules dans les occurrences de Google Actualités.

Issu d’un projet d’abord mené sur Twitter, sur le compte Alerte cliché!, en partenariat avec Rue89, le robot enfile « avec une régularité métronomique, les “voir le bout du tunnel”, les “grincer des dents” et les “quatre coins du globe” », comme le résume Guégan sur son site. On y apprend que les expressions « tirer son épingle du jeu », « cerise sur le gâteau » et « tirer la sonnette d’alarme » sont les plus souvent utilisées par les journalistes francophones.

Les clichés à sauce locale

Mais qu’en est-il du Québec ? Sommes-nous plus enclins aux formules toutes faites que les Français ou les Belges ? Ou nous en méfions-nous davantage ? Les clichés favoris de la France sont-ils également ceux que préfèrent les journalistes d’ici ?

On a demandé à Yann Guégan de trafiquer son robot pour le mettre au service d’une analyse strictement québécoise, auscultant autant la presse nationale (entre autres Le Devoir, La Presse, Le Journal de Montréal, et ici.radio-canada.ca) que la presse régionale (par exemple Le Nouvelliste, Le Quotidien ou Le Soleil). Quelques médias spécialisés, comme RDS et Les Affaires, ont aussi été radiographiés.

Sans surprise, le résultat est un peu différent du reste de la francophonie. Au Québec, ce sont les expressions « Une affaire à suivre » et « Même son de cloche » qui occupent les premières positions.

« Le cas de “affaire à suivre” est toutefois à nuancer, dit Guégan. J’ai découvert lors des toutes premières analyses en France que certains journalistes l’utilisent systématiquement, dans presque tous leurs articles. Ils donnent l’impression que cette expression est répandue partout alors qu’elle se concentre chez une petite poignée d’auteurs. Il est donc possible que, dans cet échantillon québécois, le même phénomène soit repérable. »

Au sujet de « même son de cloche », pas de biais possible : le robot a trouvé 52 occurrences dans une panoplie de médias. Si le Journal de Montréal et le Journal de Québec raffolent particulièrement cette expression, on la lit aussi souvent dans Le Devoir, dans Le Droit, dans Les affaires ou sur TVA Sports (entre autres).

Autrement, les textes québécois alignent les expressions « faire la lumière sur » ou « levée de boucliers » (32 occurrences chacune). Les journalistes aiment aussi la locution « bouée de sauvetage » (20 occurrences) et, comme les autres francophones, ils sont particulièrement épris de « tirer son épingle du jeu » (19 occurrences).

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Médias et journalistes dans la loupe de Yann Guégan

Une surprenante épée de Damoclès

« Je suis surpris de voir un score élevé pour la locution “épée de Damoclès”, qui apparaît à 12 reprises. Elle me semble être plutôt rare dans la presse française », analyse Yann Guégan.

Étonnant aussi que « cerise sur le gâteau » n’apparaisse qu’à une dizaine de reprises dans la presse québécoise, alors que c’est très clairement l’expression favorite en France.

« D’un œil européen, je suis également surpris de voir très peu de québécismes. Je me serais attendu à une spécificité locale plus affirmée ». Vrai qu’à l’écrit, les Québécois se distinguent moins des normes du français européen qu’à l’oral. « Je suppose qu’une analyse des médias parlés ou de différents enregistrements de locuteurs à l’oral aurait donné un résultat différent. »

On remarque néanmoins que la presse québécoise utilise souvent l’expression « Dans la langue de Molière », alors que le reste de la francophonie n’en use guère. Pas étonnant, dans une province où la question de la sauvegarde du français et de la cohabitation de l’anglais et du français fait couler beaucoup d’encre (pardon pour l’expression cliché!).

Au sommet du palmarès

Selon notre petite analyse, le Journal de Montréal serait le roi du cliché au Québec, avec 146 occurrences de diverses formulations clichées. Il est suivi de près par La Presse (118 clichés), puis par ICI Radio-Canada.ca (70 clichés) et finalement par Le Devoir (59 clichés).

« Sans faire une interprétation abusive de ces chiffres, je suis amusé de voir qu’on constate le même phénomène qu’en France, dit Yann Guégan. Les médias considérés populaires, comme le Journal de Montréal, ont davantage tendance à utiliser les clichés que les médias dits intellectuels, comme Le Devoir. »

Précisons toutefois qu’il y a un biais : « Google Actualités ne diffuse pas forcément la même quantité d’articles pour chaque média ». Pour cette expérience, le chasseur de script a tourné une seule fois sur des articles québécois, mais il attrape des articles du présent et du passé, pouvant remonter jusqu’à plus ou moins 30 jours.

+

La liste des médias québécois interrogés par le chasseur de clichés de Yann Guégan :

Le Journal de Montréal
La Presse

Le Devoir
Le Journal de Québec
Le Soleil
Le Droit
Le Nouvelliste
La Voie de l’est
Le Quotidien
La Tribune
Métro Montréal

L’actualité
ici.radio-canada.ca
Radio Canada International – section francophone
TVA Nouvelles
TVA Sports
RDS
lesaffaires.com
HuffPost Québec
HollywoodPQ
En vedette
98,5 FM


PUBLIÉ LE 08/12/2020


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Morgan Housel/Unsplash

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