Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Il est temps de réinventer CBC/Radio-Canada

Steve Proulx

Jusqu’au 27 janvier, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) tient des audiences virtuelles pour le renouvellement pour cinq ans des licences de CBC/Radio-Canada.

Photo : Jean Gagnon | Creative Commons

L’histoire qui se déroule sous nos yeux met en scène un diffuseur public pressé d’investir les plateformes numériques, un secteur privé qui préférerait tout le contraire et un organisme réglementaire menotté par une Loi sur la radiodiffusion obsolète.

Cette chronique a d’abord été publiée dans l’infolettre InfoBref du samedi 23 janvier. Pour s’y abonner, c’est par ici.

Ce que demande CBC/Radio-Canada

Parmi ses demandes au CRTC, le diffuseur public souhaiterait qu’une partie de ses conditions de licences puissent être remplies sur des plateformes numériques plutôt qu’à la télé ou à la radio uniquement. Par exemple, Radio-Canada pourrait diffuser son « quota » de documentaires sur ICI TOU.TV plutôt qu’en catimini, à ICI Télé, le samedi à 22 h 30.

Cette demande est motivée par un désir de CBC/Radio-Canada de garder contact avec… la réalité.

Actuellement, environ 80 % des francophones canadiens âgés de 18 à 34 ans sont abonnés à Netflix, rappelait au CRTC le vice-président du réseau français Michel Bissonnette. « Si on ne veut pas perdre une génération, il est plus important que jamais de leur offrir une alternative francophone diversifiée et de qualité », a-t-il ajouté.

L’ennui : avant l’adoption du projet de loi C-10 visant à modifier la Loi sur la radiodiffusion, le CRTC n’a pas le pouvoir de réglementer le numérique.

En somme, le diffuseur public se considère de plus en plus comme une organisation médiatique qui doit « incarner le Canada » sur toutes les plateformes qu’utilisent les Canadiens, mais l’organisme chargé de le réglementer n’a pas (encore) les moyens de répondre à ces ambitions.

Les doléances de Québecor

Le patron de Québecor, un intervenant parmi les 71 qui ont défilé devant le CRTC, est venu répéter sa ritournelle le 19 janvier. Pierre Karl Péladeau accuse CBC/Radio-Canada de « concurrence déloyale ».

L’essence de son intervention : alors que le secteur de la télévision généraliste est en déclin en raison de la concurrence des géants américains du streaming, Radio-Canada devrait se concentrer sur son mandat et laisser tomber ses activités commerciales, qui nuisent au secteur privé.

Le problème est ailleurs

N’en déplaise à PKP, la vraie menace qui pèse sur l’industrie canadienne de la télévision, ce ne sont pas les 500 millions que CBC/Radio-Canada tire de ses activités commerciales et qui représenteraient une « concurrence déloyale » pour le secteur privé.

C’est une goutte d’eau dans l’océan.

La vraie menace, c’est le changement en profondeur des habitudes d’écoute des Canadiens depuis l’arrivée des Netflix, Disney+ et Amazon Prime Video. Les séries dramatiques locales et les émissions d’ici doivent maintenant rivaliser avec un flot ininterrompu de mégaproductions américaines déversé chaque semaine sur ces plateformes.

C’est District 31 avec Gildor Roy contre The Mandalorian avec bébé Yoda.

En 2018, l’industrie de la télévision généraliste au Québec a encaissé des pertes d’exploitation de 3,2 millions $. Une première dans l’histoire. Certainement pas la dernière. Le public semble préférer bébé Yoda.

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Quelles sont les options

Au Canada, quelle organisation médiatique a la force de frappe qu’il faut pour empêcher cette américanisation galopante de notre culture ?

Bell Média : L’entreprise a lancé son service Crave, une solution de rechange canadienne à Netflix. On y trouve bien des productions d’ici, mais elles sont noyées dans une mer de sitcoms américaines (Friends) et de séries de HBO.

Québecor : Une mouche à côté des géants américains. Dans les meetings chez Netflix, on ne doit pas trembler fort devant la menace que représente Club Illico.

CBC/Radio-Canada : Même si le CRTC lui donnait les coudées franches pour investir les plateformes numériques, le diffuseur public aurait du mal à inverser cette tendance de fond.

Par contre, pour protéger la culture d’ici — ce qui est réellement l’enjeu — CBC/Radio-Canada est sans doute notre meilleure option.

Le diffuseur public l’a d’ailleurs démontré depuis 10 ans avec ICI TOU.TV, une plateforme de streaming qui fédère des contenus canadiens et internationaux de qualité provenant de CBC/Radio-Canada, mais aussi d’autres chaînes (TV5, UNIS.TV, Télé-Québec, ONF).

Il manquerait les contenus de TVA dans cette plateforme pour en faire un incontournable au Québec. ICI TOU.TV pourrait peut-être même avoir une chance contre Netflix.

L’époque des chicanes de plates-bandes est révolue

Actuellement, quand j’entends les guéguerres entre PKP et Radio-Canada, j’ai l’impression d’assister aux sempiternelles querelles à propos d’un poisson pas frais entre le forgeron et le poissonnier dans Astérix.

Pendant ce temps, César poursuit l’expansion de son empire.

La seule différence : au Québec, nous n’avons pas de potion magique pour tenir les envahisseurs à distance.

Notre seule option : se serrer les coudes.


PUBLIÉ LE 27/01/2021


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