Les écrans

Du temps d’écran bien investi

Quand la balado «dessine des images dans la tête des gens»

Philippe Couture

Succès de la plateforme QUB Radio, la série balado En 5 minutes a diffusé il y a peu son 500e épisode, réaffirmant l’attachement des auditeurs québécois aux contenus de vulgarisation scientifique. On profite de l’occasion pour décrypter ce succès avec le réalisateur Charles Trahan, également observateur éclairé de la scène balado d’ici.

Photo : QUB

Cet article a été rendu possible grâce aux contributions volontaires de Maryse Pépin et de Diane Pépin, fondatrices de l’organisme Music at Last, qui soutient les personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer par le biais de la musique.
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Après 500 épisodes d’En 5 minutes, qu’est-ce qui vous rend le plus fier dans l’évolution de ce podcast?

Charles Trahan : « Cinq cents balados, c’est un chiffre impressionnant, mais au rythme d’un épisode par jour d’En 5 minutes, c’est arrivé vite! Je suis surtout ravi que nous ayons réussi à ne jamais lésiner sur la qualité, même si notre rythme de production est intense. C’est un balado de science, de sociologie, d’histoire. Le plus important pour nous est que nos infos soient justes, que notre contenu soit validé, qu’on soit toujours le plus rigoureux possible, même si on doit souvent vulgariser et synthétiser à l’extrême des sujets complexes. Je suis fier de notre constance intellectuelle, et aussi de notre constance en matière de qualité sonore. Il y a un son En 5 minutes. C’est un format de cinq minutes avec une voix journalistique sympathique et précise, qui explique un sujet de la façon la plus simple et la plus rigoureuse possible. Il y a à la fois une manière de dire par nos journalistes, sans qu’ils perdent leur personnalité propre, et un enrobage sonore soigné, lequel me paraît tout aussi important que la qualité des infos qu’on diffuse. »

À votre avis, pourquoi ce format marche si bien?

C.T. : « Je pense que nous avons très bien su transposer à l’audio la richesse du format papier, qui paraît sous forme d’infographie dans le Journal de Montréal depuis plusieurs années. Dans le papier, il s’agit de comprendre les choses d’un simple coup d’œil. En transposant ça en balado, le défi était de trouver une forme sonore qui peut mettre des illustrations dans la tête des gens. Il fallait faire image grâce à des sons, des musiques, des métaphores, des comparaisons, des mots justes. Notre objectif est d’essayer de faire en sorte que la complexité se “dessine”, en quelque sorte. On a mis le doigt sur un besoin de nos auditeurs, des gens curieux et intelligents, mais qui ne sont pas de ceux qui prennent le temps d’écouter des contenus scientifiques longs. Je pense aussi qu’un tel format, ça permet de montrer que tous les sujets sont intéressants, quels qu’ils soient. Un vieux prof de qui je me moquais à l’université parce qu’il lisait des ouvrages sur le barbecue m’avait répondu : “Sachez qu’aucun sujet n’est étranger à un homme cultivé.” Aujourd’hui, je sais qu’il a raison. Dans mes projets radiophoniques comme dans la vie, je suis un grand généraliste, et j’en suis fier. »

Pourquoi, à votre avis, la vulgarisation scientifique en balado a-t-elle autant de succès partout dans le monde?

C.T. : « Il est vrai qu’au Québec, les plus gros succès en balado de Radio-Canada, comme Aujourd’hui l’histoire et Ça s’explique, sont taillés dans ce même roc. Ils s’inspirent clairement de contenus similaires produits en Europe et un peu partout en Amérique du Nord. Ma réponse paraîtra banale, mais elle n’en est pas moins basée sur une réalité : on vit dans un monde excessivement complexe, dans lequel on est abreuvés d’informations. On a besoin de comprendre ce monde même si on manque tous de temps. Il y a une vraie soif de savoir. L’intérêt du balado, c’est qu’il peut aller en profondeur, grâce à l’intimité de la voix directement dans l’oreille, et générer des images fortes. Aussi, il peut t’accompagner dans ton quotidien, en faisant ton jogging ou ta vaisselle. L’audio a un bel avenir parce qu’il s’insère dans le quotidien. C’est tout simple, mais c’est vrai. »

En 5 minutes est un podcast très écrit. Vous êtes visiblement de l’école du balado soigné et finement scénarisé. Pourquoi?

C.T. : « La scénarisation est primordiale, en effet. Je suis dans une période de ma carrière où je suis davantage interpellé par les productions soignées, et je pense que le balado se prête vraiment bien à ce genre de mise en récit avec beaucoup d’ambiances, d’atmosphères et d’émotions. Avec En 5 minutes, on veut créer une petite explosion dans les oreilles des auditeurs. Cela dit, il y a eu des époques où j’ai valorisé la voix seule, sans enrobage, ou des podcasts striés de silence, ou des documentaires qui prennent le temps de montrer le réel sans trop de montage. Il n’y a pas de formule meilleure qu’une autre. »

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Vous êtes passés par Radio-Canada, par l’ONF, et par les chaînes publiques européennes. Comment ce parcours a-t-il abouti au privé, chez QUB?

C.T. : « J’ai un ADN de radio publique, mais c’est tout à fait compatible avec Québecor Media quand il s’agit de travailler sur ce territoire de la pensée, de la curiosité, de la connaissance. Surtout, j’ai totalement carte blanche, et un sentiment de liberté : il y a chez QUB Radio, qui est une toute nouvelle structure, une véritable ouverture aux nouvelles propositions. Bien sûr, c’est du privé, et ça vient avec la contrainte d’imaginer des projets qui ont un énorme potentiel d’audience. Mais, ça ne signifie pas qu’il faille seulement penser à divertir, et, pour moi, cette contrainte n’est pas plus paralysante que celles des chaînes publiques, qui répondent aussi à des impératifs compliqués et doivent rendre beaucoup de comptes. Surtout, les marques de Québecor ont un taux de pénétration très fort au Québec et rejoignent plein de monde. Et ça, c’est excitant! En 5 minutes rejoint des enfants, des ados, des personnes âgées, des intellos, des ouvriers… »

QUB vient s’inscrire dans un paysage balado effervescent et changeant au Québec. Comment analysez-vous cette scène?

C.T. : « On peut dire qu’il y a une réelle ébullition. Aujourd’hui, tout le monde veut faire un podcast. La radio publique, les radios privées, les indépendants, les nouveaux studios de création sonore comme Magnéto ou Transistor, les humoristes, les marques. Ça fait beaucoup! On est passés rapidement d’un désert jusqu’à une folle explosion. Ce que je remarque, c’est qu’il y a une professionnalisation du son, mais que notre identité sonore émerge très doucement. Autrement dit, le balado québécois n’a pas encore trouvé son propre son, sa singularité sonore. Il est en mouvement, en exploration, quelque part entre la touche américaine et le son européen. Mais, il y a des expériences le fun et on voit se profiler un beau champ d’expérimentation. Il faut être patient, mais ça avance bien. À mesure que les programmes de subvention commencent à s’intéresser au balado, les fonds vont augmenter et accélérer cette professionnalisation. Je pense aussi que, peu à peu, des associations et des regroupements vont naître et aider l’écosystème à atteindre de plus hauts sommets. Je rêve d’une sorte d’UDA du podcast, j’avoue. Une association de producteurs qui travaillerait à améliorer les conditions de tout le monde, pour que puissent émerger davantage de nouvelles formes, peut-être davantage de fictions et de formats longs, et pour que naissent davantage d’espaces dédiés à la recherche et au développement. N’empêche, on vit un moment privilégié : c’est beau de pouvoir assister ainsi à la naissance d’une industrie. »


À partir de votre expérience européenne, que croyez-vous que le Québec doive faire pour améliorer sa diffusion internationale?

C.T. : « Je ne suis pas certain que, pour l’instant, ce soit vraiment une préoccupation du milieu. Il est vrai qu’un vaste public francophone existe ailleurs, mais la découvrabilité est un gros défi dans ce marché immense et déjà bien garni. Néanmoins, je pense que pour faire un balado international, il faut s’être donné cet objectif dès le début et avoir réfléchi le projet en ces termes. Avoir une conscience de l’international à toutes les étapes. Ça ne veut pas dire qu’il faille parler avec un accent TV5 — c’est d’ailleurs parfois le contraire qui marche le mieux, parce que notre différence est sexy — mais, atteindre un public francophone hors Québec, ça se fait mieux quand c’est calculé. Ça se construit. Reste l’autre gros défi : trouver sa place dans un univers où les géants comme Apple et Spotify commencent à s’impliquer et où ils vont assurément occuper une large place. »

Nos structures de production sont aussi très différentes de celles d’ARTE Radio, par exemple, où vous avez un peu travaillé.

C.T. : « J’y ai fait seulement quelques piges, mais, effectivement, on ne peut pas pour l’instant rivaliser avec ce style de production tout à fait exceptionnel. Les enregistrements sont faits avec des micros qui valent parfois plus cher qu’une voiture! Il y a un souci exemplaire de la prise de son chez ARTE Radio; ils sont dans un état d’esprit assez différent du nôtre et ils font figure d’ovni (un ovni nécessaire, je dirais!). Ils ont par exemple une autre culture du montage, lequel se construit à un autre rythme, avec beaucoup d’allers-retours en équipe. Par contre, je dirais que si le Québec avait envie de s’engager dans cette voie et si on lui en donnait les ressources, il dispose évidemment de tout le talent nécessaire. La question ne se pose pas. »

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Les épisodes du balado En 5 minutes sont mis en ligne chaque matin à 6 h sur QUB Radio et sont disponibles sur toutes les plateformes et applications balado. On y entend la voix du réalisateur Charles Trahan et des journalistes Véronique Morin, Elise Jetté, Félix Pedneault, Baptiste Zapirain et Élizabeth Ménard.


PUBLIÉ LE 10/05/2021


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