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Pourquoi j’ai mis un terme à ma carrière en journalisme

Publié le 15/09/2020 | par Pascaline David

Quand ils ne se font pas licencier, plusieurs journalistes décident eux-mêmes de changer de carrière, parfois à contrecœur, pour échapper à des conditions de travail difficiles.

carrière en journalisme
Photo : Adobe Stock

Au Canada, plus de 2000 personnes ont perdu leur emploi dans une entreprise de presse depuis le début de la pandémie. Autre statistique effarante : plus de 100 médias canadiens ont effectué des coupes budgétaires en seulement 6 semaines.

Certains préfèrent donc partir avant d’être mis à pied… ou de perdre la tête. En cause : la pression dans les salles de nouvelles, la fatigue extrême qui glisse vers l’épuisement professionnel et la précarité accentuée par la crise sanitaire.

Cet article de Vice Belgique sur la reconversion de journalistes au bout du rouleau n’est d’ailleurs pas passé inaperçu. Regard sur ce qui se passe ici.

Une crise humaine

Mickaël Bergeron a fait un burnout en 2018 alors qu’il était journaliste pigiste. Il animait alors l’émission d’affaires publiques Québec réveille! sur les ondes de CKIAFM. C’est à ce moment qu’il décide de prendre une pause du journalisme. « C’est un milieu porté à brûler les gens, estime-t-il. Le coût humain est beaucoup trop grand. »

Afin de retrouver une vie plus saine, il s’essaie quelque temps comme analyste politique dans un OBNL. Il ne faudra pas longtemps pour qu’il retourne à ses premières amours, dans un poste de journaliste surnuméraire au journal Le Soleil, à Québec. Finalement, après une année dans la Capitale-Nationale, il se résout à quitter pour de bon le domaine dans lequel il naviguait depuis une quinzaine d’années, las de vivre dans la précarité.  

La pression constante exercée sur les journalistes le désespère. « C’est normal que l’on nous pousse à creuser, ça fait partie de la job, mais je trouve qu’il y a une forme de course à l’exclusivité malsaine qui ne sert que l’employeur et ses ventes, ajoute-t-il. On ne peut pas toujours sortir des nouvelles exclusives. »

De l’avis de Mickaël Bergeron, les médias survivent actuellement grâce à l’existence de journalistes passionnés qui acceptent, consciemment ou non, de tout prendre sur leurs épaules. Certains sont même prêts à travailler bénévolement. « J’ai sacrifié beaucoup de choses dans ma vie personnelle parce que j’ai cette vocation », révèle-t-il.

Outre les conditions désastreuses de l’industrie, il croit encore beaucoup à l’importance d’informer. Mais cela se fera à l’extérieur d’une salle de nouvelles, pour le moment. L’auteur publiera d’ailleurs son deuxième livre, Tombée médiatique, le mois prochain. Il y évoque la précarité, le manque de diversité dans les médias et la crise de confiance du public, qu’il espère conscientiser en vulgarisant les coulisses du journalisme. Dans cet essai, il invite en outre le milieu à un examen de conscience.

Changement draconien

En raison de la COVID-19, Anne Marie Parent s’est reconvertie en intervenante de la Croix-Rouge dans les établissements de soins de longue durée. « Dès qu’on m’a parlé du poste, j’ai sauté sur l’occasion », explique la journaliste spécialisée en tourisme, qui s’occupait déjà de son père atteint de la maladie d’Alzheimer.

Plusieurs facteurs ont motivé cette décision, à commencer par le creux, pour ne pas dire le néant, qu’a connu l’industrie touristique depuis le début de la crise sanitaire. Anne Marie Parent est passée à travers les mailles du filet. Lorsque son contrat comme rédactrice pour le site BonjourQuébec.com s’est terminé, elle a décidé de tenter sa chance, à 58 ans, à la Croix-Rouge canadienne. « Il faut rester ouvert à faire d’autres choses pour survivre à la pige », indique-t-elle.

Elle confie avoir connu une forme d’épuisement lorsqu’elle travaillait comme journaliste pigiste à temps plein. D’abord parce qu’il faut continuellement vendre ses compétences pour se distinguer sur le marché de la pige, ce qui n’est pas à la portée de tous. Elle a aussi observé la dérive de certaines publications web vers un contenu qui relève davantage de l’infospectacle que du journalisme.

« La COVID-19 nous a montré qu’il est très important d’avoir de la vraie information pour faire contrepoids aux fausses nouvelles, ajoute-t-elle. Pour cela, il faut arrêter de proposer des tarifs dérisoires aux journalistes. »

Dégringolade

De l’illustration judiciaire au traitement des nouvelles quotidiennes et hebdomadaires, Delphine Bergeron côtoie le milieu journalistique depuis longtemps. L’an dernier, elle décide de le quitter pour un poste d’intervenante en santé mentale dans la région de Montréal. « Je voulais juste retrouver une meilleure qualité de vie », explique celle qui a auparavant exercé le métier d’éducatrice spécialisée.

Elle estime que la crise qui dure depuis une dizaine d’années a ébranlé la structure médiatique à un point tel qu’il est devenu très difficile de s’y épanouir. « J’ai vu la dégringolade des conditions de travail depuis mes débuts, ajoute-t-elle. Il y a eu tellement de coupes dans les dépenses qu’une seule personne est rendue à faire le travail de quatre. »

Si elle a acquis des outils précieux grâce à ce métier, pas question pour Delphine Bergeron de retourner dans le monde des médias, du moins à temps plein, dans la conjoncture qui prévaut. Elle demeure toutefois optimiste quant à la capacité d’adaptation et de renouvellement de la presse à moyen terme.

Droit à la déconnexion?

Après avoir travaillé plus d’une dizaine d’années au sein de la presse quotidienne, François* a décidé de changer de carrière cette année. « J’ai vécu un niveau d’anxiété rarement atteint dans ma carrière, explique-t-il. C’est un métier très exigeant, où il faut aller de plus en plus vite avec de moins en moins de ressources. » Le stress, lié à une grande fatigue, l’a amené à un questionnement sur ses priorités. François a donc choisi de prendre soin de sa santé mentale.

Depuis ses débuts, il a observé l’augmentation du volume de travail et des attentes des employeurs. Les technologies omniprésentes, dont les téléphones intelligents, ont permis aux patrons de joindre leurs employés partout, à toute heure de la journée. « L’équilibre travail-famille, selon mon expérience, est de plus en plus difficile à trouver », témoigne-t-il, en se remémorant les heures passées à travailler sur la route, lors de fins de semaine où le repos aurait dû être de mise.

Même s’il juge que le droit à la déconnexion relève de l’utopie en journalisme, il souhaiterait que le temps de travail soit davantage encadré. La santé mentale devrait aussi prendre plus de place dans les espaces de discussion, selon lui.

Autre constat : la rude concurrence liée à la disparition de très nombreux emplois dans les entreprises de presse québécoises et canadiennes. Ceux qui détiennent encore un poste permanent se sentent souvent « sur un siège éjectable ». De fait, ils ne sont pas à l’aise d’exprimer leur mécontentement parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi et de ne pas en retrouver un autre.

Comme bon nombre de ses collègues, l’amour du journalisme lui est malgré tout chevillé au corps. « C’est un peu comme une drogue. On vit beaucoup de high quand on sort des nouvelles exclusives, puis des down quand rien ne se passe », conclut-il.

En changeant de voie, beaucoup cherchent à se désintoxiquer pour renouer avec la stabilité.

*Nom d’emprunt, la source citée souhaitant garder l’anonymat.

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Du journalisme télé à la médecine (La Tribune, 11/9/2020)

Avenir des médias : journaliste, un métier de plus en plus précaire (La Presse, 27/8/2019)

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