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Deux générations de journalistes se rencontrent

Pascaline David

Deux générations de journalistes s’expriment et échangent sur les enjeux liés à leur profession : le critique de cinéma André Lavoie et la pigiste Josianne Desjardins.

André Lavoie Josiane Desjardins

D’abord, les présentations. André Lavoie est critique de cinéma depuis 22 ans pour Le Devoir. Journaliste indépendant depuis 10 ans, il se définit par sa polyvalence.

Josianne Desjardins, pour sa part, ex-journaliste à La Terre de chez nous, est désormais établie en Haïti comme pigiste.

Le journalisme était-il une vocation pour vous ?

André Lavoie : « Mon grand rêve, au cégep, c’était de devenir critique de cinéma au Devoir. Ça m’apparaissait comme inaccessible. Pourtant, je l’ai réalisé. J’ai complété une maîtrise en cinéma au début des années 1990 et je faisais de l’éducation cinématographique auprès de jeunes dans une association. Aujourd’hui, je peux dire que je suis journaliste indépendant sans avoir le syndrome de l’imposteur. Je suis content d’avoir fait ce move, car je n’aurais pas vécu le confinement de la même façon. »

Josianne Desjardins : « Très jeune, je voulais être écrivaine. Puis, au secondaire, j’ai commencé à m’impliquer dans le journal étudiant. J’ai adoré cette première expérience. Dans le cadre d’un cours de choix de carrière, je suis allée voir les journalistes montréalais de Radio-Canada. Ça inquiétait un peu mon père de savoir que je voulais être journaliste, mais j’y tenais mordicus ! »

Comment décririez-vous l’évolution de vos conditions de travail ?

A.L : « Le coût de la vie augmente, mais pas les cachets. On fait donc face à une diminution de nos revenus. Je fais beaucoup plus de choses qu’il y a 20 ans pour compenser cette perte. C’est probablement une des seules professions où les cachets baissent : il n’y a pas un plombier, un dentiste ou un avocat qui charge moins qu’avant. Je m’en sors, car je n’ai ni auto, ni maison, ni dette et que j’apprécie énormément ma liberté. Oui, je suis pauvre, mais je choisis 90 % des sujets que je traite ! Les salariés ont aussi des contraintes, évidemment. Il y a des environnements toxiques. Je connais beaucoup de gens qui n’ont pas envie de travailler dans une salle de rédaction à cause de ça. »

Josianne Desjardins, est-ce pour ces raisons que vous êtes retournée à la pige ?

J.D : « Je voulais surtout retrouver ma liberté, mais c’est sûr qu’il faut faire des compromis en termes de revenus. Comme salariée, j’ai pu économiser et je dois reconnaître que, dans la presse spécialisée, les conditions sont vraiment intéressantes. Mais aujourd’hui, on doit souvent travailler plus et dépasser nos heures. Aussi, en début de carrière, on ose moins dire non. Je voulais constamment être super performante et j’ai fait du bénévolat. »

A.L : « Le bénévolat peut aussi être une formidable occasion d’apprentissage ! La gratuité dans les tâches médiatiques est acceptable dans les radios communautaires, par exemple. Là où j’ai un problème, c’est quand on déguise des stages en emploi non rémunéré. Quand on ne paie pas les gens à leur juste valeur. »



Comment vivez-vous la crise de confiance du public face aux médias ?

J.D: « Ça a été comme une onde de choc. Pendant le confinement, j’avais pour habitude de suivre les points de presse du gouvernement Legault et je ne pouvais m’empêcher d’aller voir les commentaires. Les journalistes se faisaient carrément ramasser à cause de certaines questions, car les gens ne voient jamais l’envers du décor. J’avais monté un projet d’éducation aux médias en Haïti et je trouve que cela manque cruellement au Québec. »

A.L : « J’ai constaté le même mépris durant la crise. Oui, certaines questions étaient moins pertinentes lors des points de presse, mais tout le monde fait des erreurs. Quand Josianne parle de l’éducation aux médias, elle a raison. J’irais jusqu’à dire que c’est l’éducation tout court qui manque. Les taux d’alphabétisation au Québec sont un bon indicateur. Je comprends la difficulté à distinguer un éditorial d’un reportage, mais ne pas savoir lire ou s’informer, c’est dangereux pour notre société. »

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Les réseaux sociaux sont-ils problématiques dans ce contexte ?

J.D : « Les réseaux ont tendance à diviser. Les gens y voient parfois des bribes d’informations dépourvues de contexte. »

A.L : « Moi, je les compare à un vampire. Et le sang, c’est l’information générée par les médias. C’est pour ça que les vampires sont très en forme, et pas juste à l’Halloween ! Le complotisme a d’ailleurs un lien direct avec l’ignorance et l’analphabétisme. Parmi les complotistes, il y a des gens intelligents pouvant manipuler tous les autres qui n’ont aucun outil intellectuel pour départager le vrai du faux. »

J.D : « C’est aussi un défi dans nos vies personnelles. On y perd un temps fou, mais on ne peut pas complètement s’en défaire parce qu’ils permettent de trouver des contrats et des sujets. Il faut les apprivoiser. »

Comment voyez-vous l’avenir du journalisme ?

J.D : « Je suis relativement optimiste. Des projets encourageants ont vu le jour dans les dernières années. Mais il va falloir continuer à se battre pour de meilleures conditions de travail et faire davantage preuve de bienveillance envers nous-mêmes et les autres. »

A.L : « Je m’inquiète bien plus de l’avenir des social-démocraties, car rien ne fonctionne en vase clos. L’avenir du journalisme est directement lié à tout ce qui est fondamental dans une société : la culture, la valorisation du savoir, du sens civique et critique. Une société mieux scolarisée, éduquée et cultivée se tournera plus facilement vers les médias. »


PUBLIÉ LE 17/11/2020